Wittgenstein.be

Pratique · Recherches philosophiques §109, §115, §127, §309

Démêler sa pensée

Montrer à la mouche l’issue de la bouteille. Comment la philosophie thérapeutique de Wittgenstein, l’image qui nous tient captifs et l’art de rassembler des rappels aident à démêler les ruminations.

4 min de lectureMis à jour 2026-10-20

En bref

Wittgenstein voyait la confusion philosophique comme la captivité dans une image cachée dans notre langage, et la philosophie comme un ensemble de thérapies qui montrent « à la mouche l’issue de la bouteille à mouches ». Sa méthode, rassembler des rappels sur l’usage réel des mots, peut servir à démêler les ruminations ordinaires, sans remplacer une vraie thérapie.

Certaines pensées ne mènent nulle part. La même question, le même cercle, la même conclusion lasse à deux heures du matin. Wittgenstein avait un nom pour une version de ce phénomène : la confusion philosophique, celle qui ne vient pas d’un manque de faits mais de nos propres façons de parler, qui nous égarent. Sa philosophie tardive tente de la soigner, et il en parlait en termes médicaux. Vous pouvez emprunter certaines de ses méthodes contre les ruminations ordinaires, à condition de vous rappeler qu’elles étaient faites pour autre chose.

Was ist dein Ziel in der Philosophie? Der Fliege den Ausweg aus dem Fliegenglas zeigen.

Quel est ton but en philosophie ? Montrer à la mouche l’issue de la bouteille à mouches.

Recherches philosophiques §309

La philosophie comme thérapie

Une mouche dans une bouteille se cogne sans cesse contre le verre, alors que l’ouverture est tout près. Dans les Recherches philosophiques, Wittgenstein appelle la philosophie « un combat contre l’ensorcellement de notre entendement par les moyens de notre langage » (§109). Le philosophe traite une question « comme une maladie » (§255), et il n’y a pas une méthode en philosophie, mais des méthodes, « comme différentes thérapies » (§133). Un problème philosophique, écrit-il, a la forme « je ne m’y retrouve pas » (§123). La page sur la philosophie comme thérapie donne plus de contexte.

Jusqu’où prendre le mot thérapie au pied de la lettre, cela se discute. Certains lecteurs, dont les « nouveaux wittgensteiniens », en font la clé de toute son œuvre ; d’autres, comme P.M.S. Hacker, soulignent qu’il pratique aussi une description conceptuelle minutieuse. La Stanford Encyclopedia et l’Internet Encyclopedia of Philosophy en donnent une vue d’ensemble.

Prisonnier d’une image

Ein Bild hielt uns gefangen. Und heraus konnten wir nicht, denn es lag in unsrer Sprache, und sie schien es uns nur unerbittlich zu wiederholen.

Une image nous tenait captifs. Et nous ne pouvions en sortir, car elle était dans notre langage, et celui-ci semblait ne faire que nous la répéter inexorablement.

Recherches philosophiques §115

Wittgenstein pensait à des images comme « le sens est un objet que le mot désigne ». Mais le mécanisme est familier. Beaucoup de ruminations tournent autour d’une image cachée dans une formule :

  • « La bonne décision existe quelque part ; il suffit de réfléchir assez fort pour la trouver. »
  • « Si j’aimais vraiment mon travail, je n’en douterais jamais. »
  • « Un bon parent ne perd jamais patience. »
  • « Ceux qui me contredisent en ligne ont forcément raté un argument. »

Aucune de ces phrases n’est un fait découvert. Chacune est une manière de voir qui se répète chaque fois que vous employez les mots. Tant qu’elle reste invisible, réfléchir davantage n’en produit que davantage.

Rassembler des rappels

Le remède de Wittgenstein n’est pas une nouvelle théorie, mais un autre type de travail.

Die Arbeit des Philosophen ist ein Zusammentragen von Erinnerungen zu einem bestimmten Zweck.

Le travail du philosophe consiste à rassembler des rappels en vue d’un but déterminé.

Recherches philosophiques §127

Des rappels de quoi ? De la façon dont nous employons réellement nos mots, de cas que nous connaissons déjà mais négligeons parce qu’ils sont trop familiers (§129). Il met aussi en garde contre « un régime unilatéral » : nourrir sa pensée d’une seule sorte d’exemples (§593). On en tire une méthode pratique.

Exercices

  1. Nommez l’image. Écrivez la phrase qui revient sans cesse. Soulignez les grands mots : toujours, jamais, vraiment, devoir, échec. Puis écrivez en une ligne l’image qui se cache derrière. La voir noir sur blanc comme une image et non comme un fait la desserre souvent.
  2. Ramenez le mot chez lui. Wittgenstein demande si un mot est jamais employé ainsi « dans le langage où il a sa patrie » (§116). Faites de même. Où vit d’ordinaire le mot « échec » ? Dans un examen, un projet, un pont. « Je suis un échec » l’emploie-t-il de la même façon ?
  3. Variez le régime. Rassemblez trois cas concrets qui ne collent pas à l’image : des fois où vous avez décidé sans certitude et où tout s’est bien passé, un jour où vous avez perdu patience sans que la relation en souffre. Notez-les. Ce sont vos rappels, rassemblés dans un but précis.
  4. Demandez ce que la réponse changerait. Si vous trouviez la réponse définitive, que feriez-vous autrement demain ? Si c’est « rien », la question est peut-être un bourdonnement contre le verre plutôt qu’un vrai problème.
  5. Autorisez-vous à arrêter. Fixez une durée pour la question, et arrêtez quand elle est écoulée.

Die eigentliche Entdeckung ist die, die mich fähig macht, das Philosophieren abzubrechen, wann ich will.

La découverte véritable est celle qui me rend capable d’interrompre la philosophie quand je le veux.

Recherches philosophiques §133

Trois exemples du quotidien

Au travail, votre responsable écrit « On peut se parler demain ? » et la soirée se remplit de scénarios. L’image : un message bref cache un verdict négatif. Le rappel : combien de fois un tel message concernait-il simplement l’agenda ? Dans le couple, « on se dispute toujours pour la même chose » est souvent faux à la lettre ; en dressant la liste des cinq dernières disputes, on voit en général des sujets différents. Dans une discussion en ligne, remarquer que l’autre et vous n’entendez pas la même chose par « liberté » peut clore une querelle qu’aucun argument supplémentaire ne trancherait, un thème développé dans dissoudre les désaccords.

Ce que ce n’est pas

La thérapie de Wittgenstein vise les confusions conceptuelles, non le deuil, le traumatisme ou l’anxiété, et le vocabulaire médical est une métaphore. Ces exercices peuvent vous aider à penser plus clairement. Si les ruminations persistent et commencent à toucher votre sommeil, votre travail ou vos relations, elles méritent une vraie aide, celle d’un médecin ou d’un psychologue. Ce n’est pas un échec de la philosophie, mais une autre forme de soin.

Questions fréquentes

Que signifie « montrer à la mouche l’issue de la bouteille à mouches » ?

Au §309 des Recherches philosophiques, Wittgenstein décrit ainsi le but de la philosophie. Nous nous empêtrons dans des confusions créées par nos propres façons de parler, nous nous cognons contre le verre, alors que l’issue consiste à voir clairement notre situation.

Wittgenstein voyait-il la philosophie comme une psychothérapie ?

Non. Il comparait ses méthodes à des thérapies (§133) et les questions à des maladies (§255), mais il traitait des confusions conceptuelles, non la souffrance psychique. Il s’intéressait, dit-on, à Freud, tout en restant critique envers la psychanalyse comme science.

Que veut dire « une image nous tenait captifs » ?

Au §115, Wittgenstein dit que nous pouvons être prisonniers d’une image inscrite dans notre langage, une manière de voir qui semble confirmée chaque fois que nous employons les mots. Le remède consiste à rendre l’image visible et à regarder comment les mots sont réellement employés.

Wittgenstein peut-il aider contre les ruminations ou l’anxiété ?

Ses méthodes peuvent vous aider à repérer une question qui tourne en rond. Elles ne soignent pas l’anxiété. Si les ruminations persistent ou pèsent sur votre quotidien, adressez-vous à un médecin ou à un psychologue.

Sources

  1. Stanford Encyclopedia of Philosophy · Ludwig Wittgenstein
  2. Internet Encyclopedia of Philosophy · Ludwig Wittgenstein
  3. Wittgenstein, Philosophische Untersuchungen (German text, The Wittgenstein Project)
Citer cette page
wittgenstein.be, “Démêler sa pensée”, https://wittgenstein.be/fr/pratique/demeler-sa-pensee/ (2026-10-20)

À lire aussi