En bref
Les Remarques philosophiques sont un tapuscrit que Wittgenstein compose en 1930 à partir des carnets écrits depuis son retour à Cambridge en 1929. On l'y voit à mi-chemin : il parle encore la langue du Tractatus, mais remplace déjà la forme logique par la grammaire et démonte ses anciennes thèses sur les propositions élémentaires, la couleur et les mathématiques.
De quoi s'agit-il et comment le livre est-il né ?
Les Remarques philosophiques (Philosophische Bemerkungen) sont un tapuscrit que Wittgenstein assemble au printemps 1930, à peine plus d'un an après son retour à Cambridge et à la philosophie. Depuis le Tractatus, il n'avait presque rien écrit de philosophique pendant dix ans. À partir de janvier 1929, les cahiers se remplissent très vite. Pour ce livre, il choisit des remarques dans les manuscrits de 1929 et du début de 1930, les découpe et les classe par thèmes.
L'occasion est très concrète. Trinity College doit décider s'il continue à le financer, et l'on demande à Bertrand Russell d'évaluer le nouveau travail. Russell écrit que ces théories sont neuves, très originales et sans aucun doute importantes, tout en avouant ignorer si elles sont vraies. Quel tapuscrit Russell a-t-il réellement reçu, le TS 208 ou le TS 209, plus achevé ? La question divise encore les spécialistes du Nachlass. Le TS 209 est le texte que Rush Rhees publie en allemand en 1964. En français, le livre est disponible chez Gallimard, dans la traduction de Jacques Fauvé (collection Tel).
Que dit le livre ?
Le livre n'a pas de thèse unique, mais il a une direction. Le Tractatus décrivait le langage comme un ensemble de propositions élémentaires indépendantes, chacune vraie ou fausse pour son propre compte. En 1929, Wittgenstein voit que cela échoue déjà pour une chose aussi banale que la couleur. Si une tache est entièrement rouge, elle n'est pas aussi verte, et cette exclusion ne découle pas de la logique au sens du Tractatus. Les propositions forment des systèmes, comme les graduations d'une règle : on applique toute la règle à l'objet, jamais une seule graduation.
De cette seule fissure, beaucoup de choses découlent. Wittgenstein abandonne l'idée d'un langage primaire qui décrirait l'expérience immédiate. Il commence à parler de grammaire : les règles d'usage de nos mots, que nous ne découvrons pas dans le monde mais que nous fixons nous-mêmes. Il se demande ce que signifie vérifier une proposition, thème qui intéresse le Cercle de Vienne, dont il rencontre régulièrement deux membres, Moritz Schlick et Friedrich Waismann. De longs chapitres portent sur les mathématiques : le nombre, l'infini, la démonstration, et l'idée qu'un énoncé mathématique reçoit son sens de la manière dont il est démontré.
L'avant-propos a un tout autre ton. Wittgenstein y dit que l'esprit du livre n'est pas celui du grand courant de la civilisation européenne et américaine, et qu'il écrit pour peu de lecteurs.
Dieses Buch ist für jene geschrieben, die seinem Geist freundlich gegenüberstehen.
Ce livre est écrit pour ceux qui accueillent son esprit avec bienveillance.
Philosophische Bemerkungen, Vorwort
Comment le lire ?
Ce n'est pas un livre pour débuter. Les remarques sont brèves, denses et souvent techniques, et près de la moitié du volume traite des fondements des mathématiques. Un parcours possible : lisez l'avant-propos, puis les premiers chapitres sur le langage, la grammaire et la vérification, puis les passages sur la couleur, le temps et la mémoire. Gardez les mathématiques pour plus tard, sauf si c'est précisément ce qui vous intéresse.
Ayez en tête la théorie de l'image du Tractatus, car beaucoup de pages la discutent, souvent sans la nommer. Des fac-similés et une transcription du tapuscrit sont librement accessibles sur Wittgenstein Source, l'édition du Nachlass réalisée à Bergen.
Pourquoi ce livre compte
Les Remarques philosophiques sont la meilleure fenêtre sur le moment où le Tractatus commence à se défaire. On voit le second Wittgenstein apparaître phrase après phrase : de la forme logique à la grammaire, de la structure cachée aux règles que nous suivons réellement. La netteté de cette rupture reste discutée. Certains lecteurs y voient une évolution progressive, d'autres un vrai tournant vers 1931 ou plus tard. Les deux camps s'appuient sur ce livre. La Stanford Encyclopedia of Philosophy le range parmi les textes centraux de la période intermédiaire, à côté du Big Typescript.
C'est aussi un document historique. On y voit à quel point Wittgenstein s'est un temps rapproché du vérificationnisme du Cercle de Vienne, et avec quelle rapidité il s'en est éloigné.
Notre avis
Lisez ce livre si vous connaissez le Tractatus et voulez comprendre précisément pourquoi son auteur a cessé d'y croire. Passez votre chemin si vous découvrez Wittgenstein : commencez par Le Cahier bleu et le Cahier brun, puis revenez ici quand vous saurez où l'histoire mène. Pour qui travaille sur la philosophie des mathématiques de Wittgenstein, il est indispensable.
Questions fréquentes
Quand les Remarques philosophiques ont-elles été écrites et publiées ?
Wittgenstein écrit ces remarques entre le début de 1929 et le printemps 1930, puis les réunit en un tapuscrit en 1930. Rush Rhees publie le texte allemand en 1964 ; la traduction française de Jacques Fauvé paraît ensuite chez Gallimard.
Est-ce le même livre que les Recherches philosophiques ?
Non. Les Remarques philosophiques datent de 1929-1930 et reprennent encore beaucoup d'idées du Tractatus. Les Recherches philosophiques ont été écrites pour l'essentiel entre 1936 et 1946 et exposent la philosophie tardive arrivée à maturité.
Wittgenstein y rejette-t-il le Tractatus ?
En partie. Il abandonne des thèses centrales, comme l'indépendance des propositions élémentaires, mais garde une bonne part de l'ancien vocabulaire. C'est pourquoi on le lit comme une œuvre de transition, et pourquoi les spécialistes divergent sur la radicalité du changement.
Sources
wittgenstein.be, “Remarques philosophiques”, https://wittgenstein.be/fr/livres/remarques-philosophiques/ (2026-10-20)