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Critique · Premier Wittgenstein

Carnets 1914-1916

Les journaux tenus par Wittgenstein soldat pendant la Première Guerre mondiale : l'atelier du Tractatus, de la logique jusqu'à Dieu et au sens de la vie.

4 min de lectureMis à jour 2026-10-20

En bref

Les Carnets 1914-1916 sont les journaux philosophiques de guerre de Wittgenstein, publiés en 1961 par von Wright et Anscombe (en français chez Gallimard en 1971). On y voit naître le Tractatus, de la théorie de l'image aux notes tardives sur l'éthique et Dieu. À lire après le Tractatus.

Les Carnets 1914-1916 (en allemand Tagebücher 1914-1916) sont les journaux philosophiques que Wittgenstein a tenus comme soldat pendant la Première Guerre mondiale, alors qu'il élaborait les idées du Tractatus. Ce n'est pas un livre achevé mais un atelier : des notes datées, des faux départs, des questions encore sans réponse, et la première version de presque toutes ses grandes pensées de jeunesse.

Ce que sont les Carnets et comment ils sont nés

En août 1914, Wittgenstein s'engage comme volontaire dans l'armée austro-hongroise. Il sert sur un bateau de patrouille sur la Vistule, dans un atelier d'artillerie, puis sur le front russe. Sur les pages de droite de ses cahiers, il fait de la philosophie. Sur celles de gauche, dans un code simple, il parle de lui : la peur, la prière, le dégoût pour ses camarades, le désir de devenir meilleur.

Trois de ces cahiers ont survécu, d'août 1914 à janvier 1917. Ils portent les cotes MS 101 à MS 103 dans l'édition de Bergen de ses manuscrits, consultable sur Wittgenstein Source. La plupart de ses autres cahiers de jeunesse ont été détruits sur ses instructions. Après sa mort, G.H. von Wright et G.E.M. Anscombe ont édité les notes philosophiques. Le texte allemand paraît en 1960, l'édition bilingue avec la traduction anglaise d'Anscombe en 1961 (Blackwell, deuxième édition en 1979). Trois annexes complètent le volume : les Notes sur la logique de 1913, les notes dictées à G.E. Moore en Norvège en 1914 et des extraits des lettres à Russell.

Ce que disent les Carnets

Les premières notes portent sur la logique. Dès la toute première remarque philosophique apparaît une formule que l'on retrouvera dans le Tractatus : la logique doit prendre soin d'elle-même. Wittgenstein veut comprendre comment une proposition peut parler du monde, et ce qui doit être vrai du langage et de la réalité pour que cela fonctionne.

Fin septembre 1914, il trouve sa réponse dans un article de journal. Un tribunal parisien avait reconstitué un accident de la circulation avec des petites voitures et des poupées. Une proposition, comprend-il, fonctionne comme cette maquette : ses éléments tiennent lieu de choses, et leur agencement montre comment les choses sont censées se trouver. C'est le germe de la théorie de l'image.

Pendant dix-huit mois, les cahiers tournent autour des difficultés de cette théorie. Existe-t-il des objets simples ? L'analyse doit-elle s'arrêter quelque part ? Comment fonctionnent la négation et la généralité ?

Puis, à l'été 1916, le ton change. Il est alors au front, sous le feu de l'offensive Broussilov. Ses notes se tournent vers Dieu, la volonté, le bonheur, la mort et le sens de la vie.

Was weiß ich über Gott und den Zweck des Lebens? Ich weiß, daß diese Welt ist.

Que sais-je de Dieu et du but de la vie ? Je sais que ce monde existe.

Carnets 1914-1916, 11.6.16

Ces pages éclairent ce que le Tractatus se contente d'affirmer en quelques lignes très denses à la fin : l'éthique, le sujet et le mystique se situent à la limite du monde, là où le langage ne peut plus décrire mais seulement montrer.

Comment lire les Carnets

Ne commencez pas par là. Les Carnets prennent tout leur sens une fois que vous connaissez le Tractatus : vous reconnaissez alors des remarques reprises dans le livre, parfois mot pour mot, et vous voyez les raisonnements que le Tractatus passe sous silence. Les notes de logique, exigeantes, supposent de connaître un peu Frege et Russell. Celles qui commencent en juin 1916 sont bien plus abordables et constituent la meilleure porte d'entrée si l'éthique ou la religion vous intéressent.

En français, la référence est Carnets 1914-1916, traduit par Gilles-Gaston Granger (Gallimard, 1971). Les notes personnelles codées ont été publiées à part : en allemand sous le titre Geheime Tagebücher (1991), en français sous le titre Carnets secrets.

Pourquoi les Carnets comptent

Pour les spécialistes, les Carnets sont la principale clé du Tractatus. Quand une remarque du livre achevé semble d'une concision impossible, les cahiers montrent souvent le problème qu'elle devait résoudre. Ils pèsent aussi dans le débat entre lecture traditionnelle et lecture résolue du Tractatus, puisque les deux camps invoquent le chemin qui a mené Wittgenstein au texte, comme l'explique la Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Pour tous les autres, ils offrent quelque chose de plus rare : un grand philosophe qui pense à voix haute, avec la date en marge.

Verdict

Lisez ce livre si vous avez lu le Tractatus et voulez savoir d'où il vient, ou si les dernières pages sur l'éthique et le sens de la vie vous ont touché et que vous en voulez davantage. Évitez-le comme première approche : sans le livre achevé à côté, une grande partie de la logique ressemble à une conversation dont vous n'entendez que la moitié.

Questions fréquentes

Les Carnets 1914-1916 sont-ils les mêmes que les Carnets secrets ?

Non. Les Carnets publiés ne contiennent que les notes philosophiques. Les notes personnelles, écrites en code sur les pages en regard, ont paru à part, en allemand sous le titre Geheime Tagebücher (1991), en français sous le titre Carnets secrets.

Faut-il lire les Carnets avant le Tractatus ?

En général, non. Ils se suivent bien mieux quand on connaît le livre achevé, car on voit alors quelles notes sont devenues des remarques du Tractatus et pourquoi. Les notes de 1916 sur l'éthique font exception : elles se lisent seules.

Où apparaît pour la première fois la théorie de l'image ?

Dans une note de fin septembre 1914, où Wittgenstein compare une proposition à la maquette d'un accident de voiture reconstitué par un tribunal parisien avec des petites voitures et des poupées.

Sources

  1. Stanford Encyclopedia of Philosophy · Ludwig Wittgenstein
  2. Wittgenstein Source · Bergen Nachlass Edition
  3. Project Gutenberg · Tractatus Logico-Philosophicus (1922)
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wittgenstein.be, “Carnets 1914-1916”, https://wittgenstein.be/fr/livres/carnets-1914-1916/ (2026-10-20)

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