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Concept · Recherches philosophiques §185-242

Suivre une règle

Un élève poursuit « +2 » avec 1004, 1008, 1012 et affirme avoir continué de la même façon. Wittgenstein explique pourquoi une règle ne guide qu'au sein d'une pratique, et Kripke en tire une célèbre lecture sceptique.

5 min de lectureMis à jour 2026-10-20

En bref

Pour Wittgenstein, aucune interprétation ne peut fixer ce qu'exige une règle, car toute interprétation peut à son tour se lire autrement. Suivre une règle est une pratique (§202). Kripke y a vu un scepticisme sur la signification ; McDowell, Baker et Hacker, entre autres, rejettent cette lecture.

Suivre une règle pose une énigme : comment une règle peut-elle dicter ce qu'il faut faire dans un cas jamais rencontré ? Vous apprenez « ajoute 2 » à partir de quelques exemples. Rien dans ces exemples ne semble fixer ce qu'il faut écrire après 1000. Et pourtant vous le savez : 1002. Wittgenstein demande en quoi consiste ce savoir. Sa réponse : suivre une règle n'est pas une affaire d'interprétation, mais de participation à une pratique.

La discussion occupe à peu près les §138-242 des Recherches philosophiques et compte parmi les plus débattus de la philosophie moderne.

Animation · Suivre une règle

Ce que montre l'animation

Dans l'animation ci-dessus, un élève écrit la suite « +2 » : 2, 4, 6, et ainsi de suite jusqu'à 996, 998, 1000. Puis il continue : 1004, 1008, 1012. Nous lui disons qu'il se trompe. Il nous regarde, perplexe, et répond qu'il a pourtant continué de la même façon (§185). Apparaît alors un panneau indicateur : une règle, dit Wittgenstein, est là comme un poteau indicateur (§85). Mais un panneau ne dit pas s'il faut le suivre dans le sens de la flèche ou dans le sens inverse, par la route ou à travers champs. Il ne guide que parce qu'il existe un usage constant des panneaux, une pratique dans laquelle on a été dressé à y réagir d'une certaine manière (§198).

L'élève n'est pas bête. Mais chaque explication que nous lui avons donnée, et chaque exemple jusqu'à 1000, est compatible avec ce qu'il a fait.

Le paradoxe

Wittgenstein formule la difficulté sous sa forme la plus aiguë :

Unser Paradox war dies: eine Regel könnte keine Handlungsweise bestimmen, da jede Handlungsweise mit der Regel in Übereinstimmung zu bringen sei.

Notre paradoxe était celui-ci : une règle ne pourrait déterminer aucune manière d'agir, puisque toute manière d'agir pourrait être mise en accord avec la règle.

Recherches philosophiques §201

La tentation est d'ajouter une interprétation : « +2 » veut dire « écris toujours le nombre qui vient deux rangs plus loin ». Mais une interprétation n'est qu'une nouvelle règle, qui peut elle-même se lire de plusieurs façons. Les interprétations restent suspendues en l'air avec ce qu'elles interprètent, dit Wittgenstein (§198). Si l'on poursuit la lecture du §201, on voit qu'il attribue le paradoxe à un malentendu : il existe une façon de saisir une règle qui n'est pas une interprétation, et qui se manifeste dans ce que nous appelons, cas après cas, « suivre la règle » et « aller contre elle ».

Une pratique, pas un acte privé

D'où cette remarque célèbre :

Darum ist ‚der Regel folgen‘ eine Praxis. Und der Regel zu folgen glauben ist nicht: der Regel folgen.

C'est pourquoi « suivre la règle » est une pratique. Et croire suivre la règle, ce n'est pas suivre la règle.

Recherches philosophiques §202

Suivre une règle, faire un compte rendu, donner un ordre, jouer une partie d'échecs sont des coutumes, des usages, des institutions (§199). Et les justifications finissent par s'épuiser, comme une bêche bute sur le roc :

Habe ich die Begründungen erschöpft, so bin ich nun auf dem harten Felsen angelangt, und mein Spaten biegt sich zurück. Ich bin dann geneigt zu sagen: „So handle ich eben.“

Quand j'ai épuisé les justifications, j'ai atteint le roc dur, et ma bêche se recourbe. Je suis alors enclin à dire : « C'est ainsi que j'agis, voilà tout. »

Recherches philosophiques §217

Un peu plus loin, il ajoute qu'il suit la règle aveuglément (§219). Non pas négligemment, mais sans rien consulter de plus.

La lecture sceptique de Kripke

En 1982, Saul Kripke publie Wittgenstein on Rules and Private Language (traduit en français sous le titre Règles et langage privé), qui rend le problème célèbre. Kripke imagine un sceptique qui vous demande comment vous savez que par « plus » vous vouliez dire l'addition et non la « quaddition », une fonction qui donne les mêmes résultats que l'addition pour les petits nombres mais donne 5 pour 68 + 57. Rien dans votre comportement passé ou vos images mentales ne semble trancher. Kripke conclut qu'aucun fait concernant une personne, considérée isolément, ne détermine qu'elle veut dire une chose plutôt qu'une autre.

Son Wittgenstein propose une « solution sceptique » à la manière de Hume : on ne peut pas dire en quoi consiste la signification, mais on peut décrire quand nous sommes en droit de dire que quelqu'un veut dire l'addition. En gros, quand ses réponses s'accordent avec celles de la communauté. On parle souvent de « Kripkenstein » : l'argument de Wittgenstein tel qu'il a frappé Kripke, selon ses propres mots.

Pourquoi beaucoup de lecteurs ne sont pas d'accord

Beaucoup de spécialistes estiment que Kripke se trompe sur Wittgenstein. John McDowell a fait remarquer en 1984 que Kripke s'arrête au milieu du §201 : Wittgenstein n'accepte pas le paradoxe, il montre qu'il naît de l'idée que toute saisie d'une règle doit être une interprétation. G.P. Baker et P.M.S. Hacker (Scepticism, Rules and Language, 1984) ont soutenu que la règle et ce qui s'y accorde sont liés de manière interne, et qu'une « pratique » désigne une activité régulière, répétée, pas forcément sociale. Même un Robinson solitaire pourrait donc suivre des règles. En France, Jacques Bouveresse a consacré au sujet La Force de la règle (1987).

D'autres, comme Norman Malcolm et Meredith Williams, défendent une lecture communautaire sans le scepticisme de Kripke : suivre une règle suppose une pratique partagée et un apprentissage auprès d'autrui, comme le suggèrent les §198-199. Bref, presque tout le monde admet que, pour Wittgenstein, une règle n'est pas un rail fantôme posé d'avance dans l'esprit (§218). Le désaccord porte sur la question de savoir si la pratique qui la remplace doit être partagée. L'article de la Stanford Encyclopedia sur le suivi des règles détaille le débat ; l'article principal sur Wittgenstein le situe dans son œuvre tardive.

Pourquoi c'est important

L'argument mène directement à l'argument du langage privé : si croire suivre une règle n'est pas la suivre, un langage dont vous seul pourriez contrôler les règles semble vide. Il fonde aussi l'idée que le langage repose sur des formes de vie partagées, sur un accord non pas dans les opinions mais dans ce que nous faisons.

On rencontre le problème dès qu'on enseigne. Avec un enfant qui apprend à lacer ses chaussures, à un moment, on cesse d'expliquer, on dit « comme ça » et on montre encore. Ce n'est pas un échec de l'explication. Selon Wittgenstein, c'est là que toute explication devait finir.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le paradoxe de la règle chez Wittgenstein ?

Au §201, il énonce qu'une règle ne pourrait déterminer aucune manière d'agir, puisque toute manière d'agir peut, selon une interprétation, être mise en accord avec elle. Il montre ensuite que ce paradoxe repose sur un malentendu : saisir une règle n'est pas l'interpréter, mais agir au sein d'une pratique.

Qu'est-ce que la quaddition de Kripke ?

Le sceptique de Kripke affirme que vos usages passés de « plus » sont tout aussi compatibles avec la « quaddition », qui coïncide avec l'addition pour les petits nombres mais donne 5 pour 68 + 57. Kripke s'en sert pour soutenir qu'aucun fait concernant un individu ne fixe ce qu'il veut dire.

Selon Wittgenstein, faut-il une communauté pour suivre une règle ?

C'est discuté. Les §199 et §202 parlent de coutumes, d'institutions et de pratique. Les lecteurs communautaires (Kripke, Malcolm, Meredith Williams) jugent cette pratique nécessairement sociale. Baker et Hacker estiment qu'une activité régulière suffit, ce qu'un individu seul pourrait avoir.

Que signifie « je suis la règle aveuglément » ?

Au §219, Wittgenstein veut dire que celui qui maîtrise une règle ne choisit pas et ne consulte pas d'interprétation supplémentaire à chaque pas. La justification s'arrête, et il reste une pratique apprise et assurée : « c'est ainsi que j'agis » (§217).

Sources

  1. Stanford Encyclopedia of Philosophy · Rule-Following and Intentionality
  2. Stanford Encyclopedia of Philosophy · Ludwig Wittgenstein
  3. Harvard University Press · Saul A. Kripke, Wittgenstein on Rules and Private Language
  4. Ludwig Wittgenstein Project · Philosophische Untersuchungen (texte allemand)
Citer cette page
wittgenstein.be, “Suivre une règle”, https://wittgenstein.be/fr/concepts/suivre-une-regle/ (2026-10-20)

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