En bref
Les Recherches philosophiques (1953) sont l'œuvre majeure du second Wittgenstein. Les mots ne se contentent pas de nommer des choses : leur signification tient à leur usage dans des jeux de langage mêlés à la vie. Lisez la traduction Gallimard de 2004 ou l'édition Hacker-Schulte de 2009, en commençant par les §§1-133.
Les Recherches philosophiques (Philosophische Untersuchungen) sont le second chef-d'œuvre de Wittgenstein et, pour beaucoup de lecteurs, son livre le plus important. L'idée que les mots tirent leur sens de ce qu'ils nomment y cède la place à une image bien plus souple : le langage est une famille d'activités tissées dans la vie humaine, et la signification d'un mot réside dans son usage. Paru en 1953, deux ans après la mort de l'auteur, le livre a changé la manière dont les philosophes pensent la signification, l'esprit, la règle et la philosophie elle-même.
Comment le livre est né
Wittgenstein commence l'ouvrage en 1936, dans sa cabane en Norvège, et le réécrit pendant dix ans. Les spécialistes distinguent une version primitive (1936-1937), une version d'avant-guerre (1938), une version intermédiaire (1944) et le tapuscrit final de ce qui deviendra la première partie, achevé vers 1945-1946. La préface est datée de Cambridge, janvier 1945. Wittgenstein y reconnaît qu'il n'est pas parvenu à fondre ses pensées en un tout continu, et que le livre n'est au fond qu'un album.
Un second ensemble de remarques, rédigé entre 1946 et 1949, a été ajouté par les éditeurs comme deuxième partie. Elizabeth Anscombe et Rush Rhees ont publié le tout en 1953 chez Blackwell, allemand et anglais en regard, dans la traduction d'Anscombe.
Les éditions, et pourquoi celle de 2009 compte
La plupart des travaux anciens citent les trois premières éditions (1953, 1958, 2001), qui reprennent la traduction d'Anscombe. En 2009, Wiley-Blackwell a publié une quatrième édition révisée par P.M.S. Hacker et Joachim Schulte. La présentation de l'éditeur en résume les changements :
- le texte allemand a été corrigé et la traduction anglaise révisée en plusieurs centaines d'endroits ;
- les remarques autrefois imprimées en note ou entre les sections figurent désormais dans le texte principal ;
- l'ancienne deuxième partie devient un texte distinct, Philosophy of Psychology - A Fragment, aux remarques numérotées : le célèbre canard-lapin se cite désormais PPF §118 et non plus « page 194 » ;
- des notes et des essais retracent l'histoire du livre et les difficultés de sa traduction.
Si vous ne prenez qu'une édition bilingue, prenez celle-là, en sachant que la littérature plus ancienne renvoie aux pages des éditions antérieures pour la deuxième partie. Pour le texte allemand dans ses versions successives, l'édition critique et génétique de Schulte (2001) fait référence.
Ce que dit le livre
Le livre s'ouvre sur une citation d'Augustin racontant comment il a appris à parler : les adultes nommaient des objets et les montraient du doigt. Wittgenstein y voit l'expression d'une image qui sous-tendait aussi son propre Tractatus, l'idée que chaque mot nomme quelque chose. Il construit ensuite de petits « jeux de langage » pour montrer tout ce que cette image laisse de côté. Au §2, un maçon crie « cube », « colonne », « dalle », « poutre », et son aide apporte la pierre. Rien ici n'est une description : les mots sont des outils dans une activité.
À partir de là, le livre parcourt une série de thèmes, en y revenant sous des angles toujours nouveaux :
- Les jeux de langage (§§7-24) : parler fait partie d'une activité, d'une forme de vie. Donner un ordre, raconter une blague, prier ou rendre compte sont des jeux différents.
- L'air de famille (§§65-71) : ce que nous appelons « jeux » ne partage aucun trait commun unique, seulement des ressemblances qui se chevauchent, comme les visages d'une même famille.
- Signification et usage (§43) : pour une large classe de cas, la signification d'un mot est son usage dans le langage.
- Suivre une règle (§§138-242) : comprendre une règle n'est pas un état mental qui contiendrait d'avance toutes ses applications. Suivre une règle est une pratique.
- L'argument du langage privé (§§243-315) : une langue que seule une personne pourrait comprendre, nommant des sensations que nul autre ne pourrait connaître, se révèle dénuée de sens. D'où le scarabée dans la boîte (§293).
- La philosophie comme thérapie (§§89-133) : les problèmes philosophiques naissent quand le langage « part en vacances » (§38). La philosophie n'explique pas, elle décrit, et dissipe ainsi la confusion.
Die Bedeutung eines Wortes ist sein Gebrauch in der Sprache.
La signification d'un mot est son usage dans le langage.
Recherches philosophiques §43
La méthode compte autant que le contenu. Wittgenstein écrit en courtes remarques numérotées, pose des questions sans y répondre, donne la parole à un interlocuteur imaginaire et change d'exemple au moment où l'on croit avoir compris. Dans la préface, il dit ne pas vouloir épargner au lecteur la peine de penser, mais l'inciter, si possible, à des pensées propres.
Der Fliege den Ausweg aus dem Fliegenglas zeigen.
Montrer à la mouche l'issue par où sortir de la bouteille.
Recherches philosophiques §309
Comment le lire
Les cent premières sections se lisent étonnamment bien : exemples quotidiens, langue simple, aucun jargon. La difficulté monte nettement avec la règle et le langage privé, où la forme dialoguée rend difficile de savoir quelle voix est celle de Wittgenstein. Lisez lentement, quelques sections à la fois, et relisez. Ne cherchez pas une thèse par remarque : suivez le mouvement.
Un parcours raisonnable : §§1-43 (la critique de la dénomination), §§65-133 (l'air de famille et la nature de la philosophie), puis §§138-315. Gardez la partie sur la psychologie pour plus tard. En français, la traduction de référence est Recherches philosophiques (Gallimard, 2004), réalisée par une équipe autour de Françoise Dastur et Élisabeth Rigal ; elle remplace celle de Pierre Klossowski, Investigations philosophiques (1961).
Pourquoi il compte
Le livre a façonné la philosophie du langage ordinaire à Oxford, la philosophie de l'esprit de la génération de Gilbert Ryle et les débats ultérieurs sur la règle et la signification. Dans Wittgenstein on Rules and Private Language (1982), Saul Kripke a tiré des §§138-242 un « paradoxe sceptique » sur la signification ; beaucoup de spécialistes, dont Hacker, y voient une déformation, et la discussion reste vive. Stanley Cavell et les lecteurs dits résolus insistent plutôt sur la visée thérapeutique. En France, Jacques Bouveresse en a été un lecteur majeur. Hors de la philosophie, le livre a marqué l'anthropologie, la sociologie, la linguistique et la théorie littéraire. Un sondage réalisé en 1999 par Douglas Lackey auprès d'enseignants de philosophie nord-américains l'a classé comme le livre de philosophie le plus important du XXe siècle.
Il a aussi ses limites. Ses critiques lui reprochent de décrire sans jamais défendre de thèse positive, de faire de « l'usage » une notion trop vague pour une théorie de la signification, et de transformer le refus de théoriser en échappatoire. Wittgenstein répondrait qu'une théorie n'a jamais été le but, mais l'objection mérite qu'on s'y arrête.
Verdict
Lisez-le si vous voulez comprendre comment la philosophie du XXe siècle a changé d'avis sur le langage, ou si vous avez déjà soupçonné qu'un problème philosophique n'était au fond qu'un embrouillamini de mots. Ce n'est pas facile, mais les cent premières sections comptent parmi les pages les plus accessibles de la grande philosophie. Commencez par la traduction Gallimard ou par l'édition Hacker-Schulte de 2009, prenez votre temps, et attendez-vous à discuter avec le livre.
Questions fréquentes
Quelle édition choisir ?
En français, Recherches philosophiques (Gallimard, 2004). Pour une édition bilingue, la quatrième édition anglaise de Wiley-Blackwell (2009), révisée par P.M.S. Hacker et Joachim Schulte.
Qu'est devenue la deuxième partie ?
Dans l'édition de 2009, elle forme un texte distinct, Philosophy of Psychology - A Fragment (PPF), aux remarques numérotées. Les éditeurs ont estimé que Wittgenstein ne l'avait jamais conçue comme la seconde partie du même livre.
Wittgenstein y renie-t-il le Tractatus ?
En grande partie : la préface dit que les nouvelles pensées ne s'éclairent que sur le fond de l'ancienne manière de penser. Il y a pourtant des continuités, comme l'idée que la philosophie clarifie au lieu de découvrir. Leur ampleur est discutée.
Combien de temps faut-il pour le lire ?
La première partie compte 693 courtes sections. On peut la lire en une semaine, mais la comprendre prend beaucoup plus de temps. La plupart des lecteurs y reviennent souvent.
Sources
wittgenstein.be, “Recherches philosophiques”, https://wittgenstein.be/fr/livres/recherches-philosophiques/ (2026-10-20)