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Concept · Recherches philosophiques §243-315

Le langage privé

Pourrait-on avoir un langage que soi seul comprend, dont les mots nommeraient nos sensations privées ? Le scarabée dans la boîte de Wittgenstein suggère que l'objet privé disparaît.

5 min de lectureMis à jour 2026-10-20

En bref

L'argument du langage privé (Recherches philosophiques §243-315) soutient qu'un langage dont les mots nommeraient des sensations connues du seul locuteur n'a pas de sens : sans contrôle extérieur, « est correct ce qui paraît correct », et l'objet privé disparaît comme le scarabée dans la boîte (§293).

Un langage privé, au sens de Wittgenstein, serait un langage dont les mots renvoient à ce que seul le locuteur peut connaître : ses propres sensations immédiates, de sorte que personne d'autre ne pourrait le comprendre (Recherches philosophiques, §243). L'argument du langage privé, surtout aux §243-315, veut montrer qu'un tel langage n'est pas réellement possible, et que l'image qui le soutient, chacun nommant ses sensations en regardant en lui-même, repose sur une confusion.

Il ne s'agit pas de codes secrets ou d'un journal en sténo, que quelqu'un d'autre pourrait en principe déchiffrer. La cible, c'est un langage privé par nature.

Animation · Le langage privé

Ce que montre l'animation

Dans l'animation ci-dessus, quatre personnes tiennent chacune une boîte. Chacune ne regarde que dans la sienne et dit « scarabée ». Puis les couvercles se soulèvent, pour vous seul : une boîte contient un scarabée, une autre tout autre chose, la troisième est vide, et dans la quatrième la chose change sans cesse. Pourtant le mot « scarabée » continue de fonctionner parfaitement entre eux. Ce qu'il y a dans la boîte n'y joue aucun rôle.

C'est le scarabée dans la boîte de Wittgenstein (§293). Supposons, dit-il, que chacun ait une boîte contenant quelque chose qu'on appelle « scarabée », et que personne ne puisse regarder dans la boîte d'autrui. Si le mot avait malgré tout un usage, ce ne serait pas celui de désigner une chose :

Das Ding in der Schachtel gehört überhaupt nicht zum Sprachspiel; auch nicht einmal als ein Etwas: denn die Schachtel könnte auch leer sein.

La chose dans la boîte ne fait pas du tout partie du jeu de langage, pas même comme un quelque chose : car la boîte pourrait aussi être vide.

Recherches philosophiques §293

La leçon vise une pensée familière : « Je ne sais ce qu'est la douleur que par mon propre cas. » Si les mots de sensation tiraient leur sens d'un objet privé que je suis seul à pouvoir inspecter, cet objet sortirait du langage commun comme non pertinent. Or notre mot « douleur » fonctionne bel et bien : son sens ne peut donc pas venir d'un échantillon intérieur privé.

Le journal et le signe « S »

L'animation se termine sur un journal. Au §258, Wittgenstein imagine qu'il tient le registre d'une sensation récurrente. Il l'associe à un signe et inscrit ce signe dans un calendrier chaque jour où il l'éprouve. (Dans l'original allemand, le signe est « E », pour Empfindung, sensation ; la traduction anglaise d'Anscombe emploie « S ».) Il ne peut définir le signe pour personne, alors il se donne une sorte de définition ostensive intérieure : il se concentre sur la sensation et écrit le signe.

Mais qu'est-ce qui rendra correct l'usage futur ? Seulement l'impression que c'est à nouveau la même sensation. Et cela, dit Wittgenstein, n'est pas un contrôle du tout :

Man möchte hier sagen: richtig ist, was immer mir als richtig erscheinen wird. Und das heißt nur, daß hier von ‚richtig‘ nicht geredet werden kann.

On voudrait dire ici : est correct ce qui me paraîtra toujours correct. Et cela veut seulement dire qu'ici, on ne peut pas parler de « correct ».

Recherches philosophiques §258

C'est comme vérifier l'heure d'un train dans le souvenir d'un horaire : cela n'aide que si ce souvenir peut lui-même être vérifié. Ici, l'argument rejoint la question de suivre une règle. Quelques pages plus tôt, Wittgenstein écrivait que croire suivre une règle n'est pas la suivre, et qu'on ne peut donc pas suivre une règle « privatim » (§202).

Comment fonctionnent alors les mots de sensation ?

Wittgenstein propose une suggestion, pas une théorie (§244). Un enfant se blesse et crie ; les adultes lui parlent et lui apprennent des exclamations, puis des phrases. Les mots remplacent l'expression naturelle de la douleur. Dire « j'ai mal » est un nouveau comportement de douleur, appris, et non le compte rendu d'un objet privé. Cela rejoint l'idée plus large que la signification est l'usage : le mot « douleur » appartient à une pratique partagée où l'on pleure, console, interroge et soigne.

Wittgenstein nie-t-il que nous ressentions quelque chose ?

Non, et il le dit expressément. Son critique imaginaire lui demande s'il n'est pas un béhavioriste déguisé, pour qui tout sauf le comportement humain serait fiction (§307). Wittgenstein répond que la sensation n'est pas rien :

Sie ist kein Etwas, aber auch nicht ein Nichts!

Elle n'est pas un quelque chose, mais elle n'est pas non plus un rien !

Recherches philosophiques §304

Ce qu'il rejette, c'est une grammaire précise : le modèle « objet et nom » appliqué à la vie intérieure. La douleur est réelle. Ce qui est confus, c'est l'idée que le mot « douleur » a son sens parce qu'il étiquette un élément privé.

Comment l'argument a été lu

Lors d'un symposium en 1954, A.J. Ayer soutenait qu'un Robinson Crusoé solitaire depuis toujours pourrait nommer ses sensations et s'en souvenir ; Rush Rhees répondait que nommer n'a de sens qu'au sein d'un langage partagé. La même année, Norman Malcolm publiait un compte rendu des Recherches qui allait orienter le débat pendant des décennies.

En 1982, Saul Kripke a soutenu que l'argument véritable se trouve avant le §243, dans les remarques sur les règles, et que le journal ne fait qu'appliquer une conclusion générale sur la signification. Beaucoup de commentateurs le contestent, car les §256-271 deviendraient alors superflus. D'autres lisent Wittgenstein de manière « thérapeutique » : il ne prouve pas la thèse qu'un langage privé est impossible, il montre que l'idée elle-même, dès qu'on tente de l'expliciter, se défait en non-sens. L'article de la Stanford Encyclopedia sur le langage privé expose ces positions avec soin ; l'article principal sur Wittgenstein situe l'argument dans sa philosophie tardive.

Pourquoi cela compte encore

L'argument conteste une image de l'esprit qui remonte à Descartes : chacun aurait un accès direct à un théâtre intérieur que les autres ne peuvent que deviner. Si Wittgenstein a raison, nos mots pour les sentiments sont publics dès le départ, appris dans des situations partagées, liés à l'expression et à la réponse d'autrui.

Cela change aussi le sens d'une phrase banale comme « tu ne peux pas savoir ce que je ressens ». En un sens, c'est vrai : c'est vous qui avez mal aux dents, pas moi. Mais les mots avec lesquels vous me le dites sont les nôtres, pas les vôtres seulement, et c'est justement pour cela que je vous comprends.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le scarabée dans la boîte ?

Une expérience de pensée du §293. Chacun possède une boîte avec un « scarabée » que lui seul peut voir. Si le mot fonctionne malgré tout entre eux, la chose dans la boîte ne joue aucun rôle dans son sens ; la boîte pourrait même être vide. Wittgenstein montre ainsi que les mots de sensation ne tirent pas leur sens d'objets privés.

Un journal intime codé est-il un langage privé ?

Non. Un code ou un journal en sténo pourrait en principe être traduit par quelqu'un d'autre. Le langage privé de Wittgenstein est un langage dont les mots renvoient à ce que seul le locuteur peut connaître, et qui est donc nécessairement incompréhensible pour autrui (§243).

Wittgenstein nie-t-il l'existence de l'expérience intérieure ?

Non. Il refuse expressément d'être un béhavioriste déguisé (§307) et dit que la sensation « n'est pas un quelque chose, mais pas non plus un rien » (§304). Il rejette le modèle de la désignation d'un objet intérieur, pas la réalité de la douleur.

Quel lien entre langage privé et suivre une règle ?

Un lien étroit. Selon le §202, on ne peut pas suivre une règle « privatim », car croire suivre la règle reviendrait alors à la suivre. Le journal du §258 applique ce point : sans contrôle indépendant, il n'y a pas de différence entre avoir raison et croire avoir raison.

Sources

  1. Stanford Encyclopedia of Philosophy · Private Language
  2. Stanford Encyclopedia of Philosophy · Ludwig Wittgenstein
  3. Ludwig Wittgenstein Project · Philosophische Untersuchungen (texte allemand)
Citer cette page
wittgenstein.be, “Le langage privé”, https://wittgenstein.be/fr/concepts/langage-prive/ (2026-10-20)

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