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Critique · Premier Wittgenstein · 1921

Tractatus logico-philosophicus

Le seul livre publié par Wittgenstein de son vivant : soixante-dix pages sur la manière dont le langage représente le monde, sur ce qui ne peut que se montrer, et sur un livre qui se dit non-sens.

5 min de lectureMis à jour 2026-10-20

En bref

Le Tractatus logico-philosophicus (1921) soutient que les propositions sont des images logiques des faits, que la logique et l'éthique ne se disent pas mais se montrent, et que la philosophie est une activité de clarification. Il finit par qualifier ses propres remarques de non-sens : une échelle à rejeter.

Le Tractatus logico-philosophicus est le seul livre de philosophie que Wittgenstein ait publié de son vivant : environ soixante-dix pages de remarques numérotées qui veulent montrer comment le langage peut représenter le monde, et où il doit se taire. Il s'ouvre sur le monde et se termine par le silence. Entre les deux, il affirme avoir résolu les problèmes de la philosophie, puis qualifie ses propres phrases de non-sens.

Die Welt ist alles, was der Fall ist.

Le monde est tout ce qui est le cas.

Tractatus 1

Comment le Tractatus est né

Wittgenstein commence ce travail à Cambridge, auprès de Russell, avant la Première Guerre mondiale, et le poursuit comme soldat dans l'armée austro-hongroise. Les Carnets 1914-1916 montrent le livre en train de se faire. Il achève le texte à l'été 1918, est fait prisonnier par les Italiens en novembre et envoie le manuscrit à Russell depuis son camp.

Trouver un éditeur fut difficile. Plusieurs refusèrent, et Wittgenstein détestait l'introduction rédigée par Russell. Le livre paraît finalement en 1921 sous le titre Logisch-philosophische Abhandlung dans la revue de Wilhelm Ostwald, Annalen der Naturphilosophie. En 1922, Kegan Paul publie à Londres le texte allemand avec une traduction anglaise de C.K. Ogden, en grande partie l'œuvre du jeune Frank Ramsey. Le titre latin, clin d'œil à Spinoza, fut suggéré par G.E. Moore. Le livre est dédié à David Pinsent, ami proche de Wittgenstein, mort pendant la guerre.

Comment le livre est construit

Le Tractatus repose sur sept propositions principales. Toutes les autres remarques s'y rattachent, avec des numéros décimaux qui indiquent leur poids : 2.1 commente 2, 2.11 commente 2.1, et ainsi de suite. On peut le lire d'un bout à l'autre ou comme un arbre, branche par branche. Le style est oraculaire. Il n'y a presque pas d'arguments au sens habituel, seulement des affirmations d'une grande précision, très peu expliquées.

Ce que dit le Tractatus

En gros, le livre avance en cinq temps.

  • Le monde. Le monde se compose de faits, non de choses. Les faits sont des combinaisons d'objets simples.
  • Les images. Une pensée ou une proposition est une image logique d'un fait possible. Ses éléments tiennent lieu d'objets, et leur agencement dit comment les objets sont agencés. Si la réalité est ainsi, la proposition est vraie.
  • La logique. Les propositions complexes se construisent à partir de propositions élémentaires au moyen de fonctions de vérité comme « et », « ou » et « non ». Les propositions de la logique sont des tautologies : toujours vraies, et pour cette raison même, elles ne disent rien du monde.
  • Montrer. Une image ne peut pas représenter sa propre forme. Ce que les propositions ont en commun avec la réalité se montre en elles mais ne peut pas se dire. Cette distinction entre dire et montrer porte tout le livre.
  • Les limites. Ce qui se trouve hors de la totalité des faits (la valeur, l'éthique, le sens de la vie, Dieu, le sujet) ne peut pas entrer dans des propositions douées de sens.

Die Grenzen meiner Sprache bedeuten die Grenzen meiner Welt.

Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde.

Tractatus 5.6

La philosophie reçoit ainsi une nouvelle tâche. Elle ne produit pas de vérités propres, à la manière de la physique. Elle clarifie.

Die Philosophie ist keine Lehre, sondern eine Tätigkeit.

La philosophie n'est pas une doctrine mais une activité.

Tractatus 4.112

Vient alors le célèbre retournement. Les remarques du Tractatus tentent elles-mêmes de dire ce qui ne peut que se montrer : selon ses propres critères, ce sont donc des non-sens. Celui qui comprend l'auteur, dit 6.54, finit par les reconnaître comme tels, une fois qu'il les a traversées.

Er muss sozusagen die Leiter wegwerfen, nachdem er auf ihr hinaufgestiegen ist.

Il doit pour ainsi dire jeter l'échelle après y être monté.

Tractatus 6.54

Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen.

Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.

Tractatus 7

Deux manières de le lire

Les spécialistes sont profondément divisés sur le sens de cette échelle. Selon la lecture traditionnelle, associée à Elizabeth Anscombe et Peter Hacker, le livre désigne des vérités réelles mais indicibles sur la logique et le monde, qui se montrent sans pouvoir se dire. Selon la lecture résolue de Cora Diamond et James Conant, reprise par les nouveaux wittgensteiniens, il n'existe pas de telles vérités cachées : le non-sens est un simple non-sens, et le livre agit comme une thérapie qui vous guérit de l'envie de le dire quand même. La Stanford Encyclopedia of Philosophy présente honnêtement ce débat. Aucun des deux camps ne l'a emporté.

Une lettre de 1919 à l'éditeur Ludwig von Ficker ajoute un élément troublant. Wittgenstein y écrit que le sens du livre est éthique et qu'il se compose de deux parties : celle qui figure sur le papier et celle qu'il n'a pas écrite, la plus importante.

Comment lire le Tractatus

Attendez-vous à un livre difficile. Il est court, mais chaque ligne est condensée, et la logique de Frege et Russell reste toujours à l'arrière-plan. Quelques conseils :

  • Lisez d'abord la préface. Elle est claire et annonce le but : tracer une limite à l'expression des pensées.
  • Lisez les sept propositions principales seules, avant d'entrer dans les branches.
  • À la première lecture, parcourez rapidement le milieu technique (les 4 et les 5 sur les fonctions de vérité) et allez directement aux dernières pages, de 6.4 à 7, sur l'éthique et le mystique.
  • Gardez à portée de main une bonne introduction ou un commentaire.

En français, la traduction de Gilles-Gaston Granger (Gallimard, 1993) fait référence ; celle de Pierre Klossowski (1961) a fait connaître le livre mais est aujourd'hui jugée moins fiable. Si vous lisez l'anglais, la traduction d'Ogden de 1922 est disponible gratuitement sur Project Gutenberg. Choisissez si possible une édition bilingue : l'allemand est souvent plus simple que n'importe quelle traduction.

Pourquoi il compte

Le Tractatus a marqué la philosophie du vingtième siècle bien au-delà de sa taille. Le Cercle de Vienne l'a lu phrase par phrase dans les années 1920, et le positivisme logique lui a beaucoup emprunté, même si Wittgenstein estimait qu'on y comprenait mal les dernières pages. En 1929, Cambridge l'accepta comme thèse de doctorat. Ses idées sur les tables de vérité, la tautologie et la forme logique sont devenues classiques en logique.

Puis Wittgenstein lui-même s'en est détourné. Dans la préface des Recherches philosophiques, il parle de graves erreurs dans son premier livre. Une grande partie de son œuvre tardive est une discussion avec le Tractatus : sans lui, on ne comprend qu'à moitié le second Wittgenstein.

Verdict

Lisez ce livre si vous voulez rencontrer l'un des ouvrages les plus étranges et les plus beaux de la philosophie, si vous aimez la logique, ou si la phrase sur les limites du langage ne vous a plus quitté. N'espérez pas tout comprendre la première fois : presque personne n'y parvient, et cela fait partie de l'expérience. Pour une entrée plus douce, commencez par la préface, les sept propositions principales et les deux dernières pages, puis revenez pour le reste.

Questions fréquentes

Quelle est l'idée centrale du Tractatus ?

Qu'une proposition douée de sens est une image logique d'un fait possible. Ce qui ne peut pas être représenté ainsi, comme la forme logique, l'éthique ou le sens de la vie, ne peut pas se dire mais tout au plus se montrer.

Quelle traduction française choisir ?

La traduction de Gilles-Gaston Granger (Gallimard, 1993) est aujourd'hui la référence. Celle de Pierre Klossowski (1961) a fait date mais est jugée moins précise. Une édition avec le texte allemand en regard est idéale.

Wittgenstein a-t-il renié le Tractatus ?

En grande partie, oui. Dès 1929, il critique sa conception du langage, et la préface des Recherches philosophiques parle de graves erreurs. Il en garde pourtant l'esprit, notamment l'idée que la philosophie clarifie au lieu d'enseigner.

Sources

  1. Stanford Encyclopedia of Philosophy · Ludwig Wittgenstein
  2. Project Gutenberg · Tractatus Logico-Philosophicus (Ogden translation, 1922)
  3. Wittgenstein Source · Bergen Nachlass Edition
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wittgenstein.be, “Tractatus logico-philosophicus”, https://wittgenstein.be/fr/livres/tractatus-logico-philosophicus/ (2026-10-20)

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