En bref
Au §43 des Recherches philosophiques, Wittgenstein écrit que, pour une large classe de cas, la signification d’un mot est son usage dans le langage. Comprendre un mot, c’est savoir s’en servir dans les activités où il travaille, non savoir quel objet il désigne. Les mots sont comme des outils : chacun fait autre chose.
« Le sens, c’est l’usage » résume une remarque des Recherches philosophiques de Wittgenstein : pour une large classe de cas, la signification d’un mot est son usage dans le langage. Comprendre un mot, ce n’est pas avoir à l’esprit un objet ou une image qu’il désignerait. C’est savoir s’en servir : quand le dire, ce qui en découle, ce que les gens en font.
Cela paraît presque trop simple. Pourtant, cela renverse une image du langage très ancienne et très naturelle, celle où chaque mot est un nom et où sa signification est la chose qu’il nomme.
Die Bedeutung eines Wortes ist sein Gebrauch in der Sprache.
La signification d’un mot est son usage dans le langage.
PI §43
Dans l’animation ci-dessus, le même mot, « De l’eau ! », apparaît dans trois scènes. Un randonneur assoiffé le prononce, et c’est une demande. Quelqu’un le crie au moment où un ami va descendre dans une cave inondée, et c’est un avertissement. Un élève le dit en cours de chimie quand on lui demande ce qu’est H₂O, et c’est une description. Le son est identique. Ce que fait le mot est chaque fois tout autre. Puis une boîte à outils s’ouvre : marteau, pince, scie, tournevis, règle, pot de colle, clous. L’image est de Wittgenstein.
Denk an die Werkzeuge in einem Werkzeugkasten: es ist da ein Hammer, eine Zange, eine Säge, ein Schraubenzieher, ein Maßstab, ein Leimtopf, Leim, Nägel und Schrauben.
Pense aux outils d’une boîte à outils : il y a là un marteau, une pince, une scie, un tournevis, une règle, un pot de colle, de la colle, des clous et des vis.
PI §11
Les fonctions des mots, poursuit-il, sont aussi diverses que celles de ces objets. Nous sommes induits en erreur parce que les mots se ressemblent quand nous les entendons ou les lisons, tout comme les manettes dans la cabine d’une locomotive se ressemblent toutes, alors que l’une est une manivelle, l’autre un commutateur, une autre un levier de frein, une autre encore la poignée d’une pompe (§12).
Contre quelle conception Wittgenstein argumente-t-il ?
Les Recherches s’ouvrent sur un passage des Confessions de saint Augustin, qui y raconte comment il a appris à parler : les adultes nommaient des objets en les désignant du doigt, et il comprenait ainsi quels mots signifiaient quelles choses. Wittgenstein y voit toute une image du langage : les mots nomment des objets, les phrases sont des combinaisons de noms, et la signification d’un mot est l’objet dont il tient lieu (§1).
Cette image convient assez bien à certains mots, comme « table » ou « Marie ». Elle convient très mal à « cinq », « rouge », « non », « bonjour » ou « aïe ». Sous une forme plus raffinée, elle était aussi proche de la théorie de l’image de son propre Tractatus. Wittgenstein donne aussitôt un contre-exemple. Quelqu’un va faire des courses avec un billet où est écrit « cinq pommes rouges ». L’épicier ouvre le tiroir marqué « pommes », cherche la couleur rouge sur un nuancier et compte jusqu’à cinq, en prenant une pomme à chaque nombre. Nulle part la signification de « cinq » n’est un objet. Ce qui compte, c’est ce que l’épicier fait du mot.
La signification n’est pas le porteur
Une façon claire de voir la différence : quand M. Dupont meurt, on dit que le porteur du nom est mort, non que la signification du nom est morte. Si le nom avait perdu sa signification, la phrase « M. Dupont est mort » n’aurait plus de sens (§40). La signification d’un mot ne peut donc pas être simplement la chose à laquelle il renvoie.
C’est pourquoi Wittgenstein ajoute une réserve au §43. Il ne dit pas que l’usage est la signification dans tous les cas, et il note qu’on explique parfois la signification d’un nom en montrant son porteur. Montrer du doigt est permis. Cela ne fonctionne simplement que sur fond d’une pratique où l’on sait déjà quelle sorte de mot est expliquée.
Comment savoir ce que veut dire un mot ?
Le conseil pratique de Wittgenstein est bref :
Wie ein Wort funktioniert, kann man nicht erraten. Man muß seine Anwendung ansehen und daraus lernen.
On ne peut pas deviner comment un mot fonctionne. Il faut regarder son application et apprendre à partir d’elle.
PI §340
Nous apprenons la plupart des mots comme les enfants : en prenant part à des jeux de langage où le mot accomplit un travail. On apprend « pardon » en s’excusant et en recevant des excuses, non parce qu’on nous montre un pardon. Et on apprend l’usage de « savoir », « vouloir dire » ou « comprendre » exactement de la même façon. Voilà pourquoi les philosophes qui veulent les définir dans l’abstrait se trompent si souvent.
Est-ce une théorie de la signification ?
Les interprètes sont partagés. Certains philosophes, comme Paul Horwich, ont élaboré une véritable théorie de la signification comme usage, inspirée de Wittgenstein. D’autres, comme Peter Hacker, soutiennent que Wittgenstein ne proposait aucune théorie. Il affirme explicitement que la philosophie ne doit avancer aucune théorie et que la description doit prendre la place de l’explication (§109). Dans cette lecture, « le sens, c’est l’usage » est un rappel, pas une thèse : quand la signification vous laisse perplexe, cessez de chercher un objet caché et regardez comment le mot est employé.
L’idée a connu une longue postérité. Elle a nourri la philosophie du langage ordinaire à Oxford et la théorie des actes de langage de J.L. Austin. On en trouve un lointain cousin en linguistique et en informatique modernes, où la signification d’un mot est modélisée par les mots qu’il côtoie dans de vastes corpus. Que ce soit vraiment ce que Wittgenstein voulait dire est douteux, car pour lui l’usage est un usage dans des activités humaines, pas seulement des régularités entre mots. L’article de la Stanford Encyclopedia sur les théories de la signification situe sa position parmi les autres. Pour l’ensemble de sa philosophie, consultez la Stanford Encyclopedia of Philosophy et l’Internet Encyclopedia of Philosophy.
Un test à faire aujourd’hui
Choisissez un mot qui crée des frictions au travail ou à la maison, comme « urgent », « terminé » ou « juste ». Au lieu de demander ce qu’il veut vraiment dire, rassemblez trois situations où les gens l’emploient réellement. Vous constaterez souvent que deux personnes ne sont pas du tout en désaccord sur les faits. Elles se servent du même mot comme de deux outils différents.
Questions fréquentes
Que veut dire « le sens, c’est l’usage » ?
C’est le résumé du §43 des Recherches philosophiques, où Wittgenstein écrit que, pour une large classe de cas, la signification d’un mot est son usage dans le langage. Comprendre un mot, c’est savoir comment il s’emploie en pratique, non l’associer à un objet ou à une image mentale.
Wittgenstein dit-il que la signification est toujours l’usage ?
Non. Il limite explicitement l’idée à une large classe de cas, pas à tous, et ajoute qu’on explique parfois la signification d’un nom en montrant son porteur. La formule « le sens, c’est l’usage » est un peu plus forte que ce qu’il a écrit.
Qu’est-ce que l’analogie de la boîte à outils ?
Au §11, Wittgenstein compare les mots aux outils d’une boîte à outils : marteau, pince, scie, tournevis, règle, pot de colle, clous et vis. Les mots se ressemblent sur la page, mais leurs fonctions sont aussi différentes que celles des outils.
« Le sens, c’est l’usage » est-il une théorie de la signification ?
Les avis divergent. Certains philosophes en ont tiré une théorie de la signification comme usage. D’autres estiment que Wittgenstein rejetait les théories philosophiques et y voyait un rappel : regarder comment les mots sont réellement employés, plutôt qu’une thèse sur ce qu’est la signification.
Sources
wittgenstein.be, “Le sens, c’est l’usage”, https://wittgenstein.be/fr/concepts/le-sens-c-est-l-usage/ (2026-10-20)