En bref
Dans sa Conférence sur l'éthique (prononcée à Cambridge en 1929, publiée en 1965), Wittgenstein soutient que les jugements de valeur absolue ne sont pas des énoncés de fait : toute tentative de les exprimer se heurte aux limites du langage. Il respecte pourtant profondément cette tentative. C'est son texte le plus accessible.
A Lecture on Ethics (Conférence sur l'éthique) est la seule conférence grand public que Wittgenstein ait jamais donnée : un court texte d'un anglais limpide, lu devant une société d'étudiants de Cambridge en novembre 1929. Il y soutient que l'éthique tente de dire ce qui ne peut pas être dit, et qu'il respecte pourtant profondément cette tentative. Pour comprendre le silence final du Tractatus, c'est le texte le plus clair.
Ce qu'elle est et comment elle est née
La conférence est donnée le 17 novembre 1929 devant les Heretics, une société de discussion de Cambridge que C.K. Ogden avait contribué à fonder et qui invitait des orateurs sur la religion, la science et la morale. Chose rare chez lui, il s'adresse à un public non spécialiste. Les brouillons sont conservés dans ses manuscrits (MS 139a, MS 139b et TS 207, selon les archives Wittgenstein de Bergen).
Il ne l'a jamais publiée. Elle paraît pour la première fois en 1965 dans The Philosophical Review, avec les notes de Friedrich Waismann sur ses conversations avec Wittgenstein au sujet de l'éthique et de la religion. En français, elle figure à la suite des Leçons et conversations (Gallimard). En 2014, Edoardo Zamuner, Ermelinda Valentina Di Lascio et David Levy en ont publié une édition critique avec tous les brouillons (Wiley-Blackwell).
Ce qu'elle dit
Wittgenstein part de la définition de G.E. Moore (l'éthique est la recherche générale de ce qui est bon) et l'élargit à la recherche de ce qui donne son prix à la vie.
Il pose alors sa distinction centrale. Des mots comme « bon » et « juste » ont un sens relatif et un sens absolu. Une bonne chaise est bonne pour s'asseoir. Un bon joueur de tennis joue bien. Ces jugements sont en réalité des énoncés de fait déguisés. Mais supposons que je me conduise mal et qu'on me dise : vous devriez vouloir mieux vous conduire. Rien n'en découle quant à ce que je veux effectivement. C'est un jugement de valeur absolu, et c'est lui que l'éthique recherche.
Imaginez maintenant, dit-il, un livre qui décrirait tous les faits du monde. Il ne contiendrait aucune proposition éthique. Même un meurtre n'y serait qu'un événement parmi d'autres, comme la chute d'une pierre. Les faits sont sur un plan ; la valeur absolue devrait se trouver sur un autre.
D'où vient alors le langage éthique ? Wittgenstein décrit trois expériences personnelles : l'étonnement devant l'existence du monde, le sentiment d'être absolument en sécurité quoi qu'il arrive, et le sentiment de culpabilité. Quand nous essayons de les mettre en mots, nous produisons du non-sens. On peut s'étonner qu'un arbre soit si grand, pas que le monde existe : on ne peut imaginer qu'il n'existe pas.
Sa conclusion est double. L'éthique ne peut pas être une science et n'ajoute rien à notre savoir. Toute tentative d'exprimer la valeur absolue revient à
running against the walls of our cage
se heurter aux parois de notre cage
A Lecture on Ethics (1929)
Et pourtant, il refuse de s'en moquer. L'éthique, dit-il, est
a document of a tendency in the human mind which I personally cannot help respecting deeply
le témoignage d'une tendance de l'esprit humain que je ne peux, personnellement, m'empêcher de respecter profondément
A Lecture on Ethics (1929)
Comment la lire
C'est le texte le plus accessible de Wittgenstein. Il est court, écrit dans une langue ordinaire, riche en exemples, et ne demande aucun prérequis. Vous le lirez en une demi-heure sur le site du Ludwig Wittgenstein Project, qui le propose en de nombreuses langues.
Lisez-le à côté des dernières pages du Tractatus (6.4 à 7). La conférence défend la même idée d'une voix plus douce, avec la distinction entre dire et montrer appliquée cette fois à l'expérience quotidienne plutôt qu'à la logique.
Pourquoi elle compte
La conférence est la meilleure preuve que le Tractatus ne rejetait pas l'éthique comme secondaire, mais la plaçait au-delà de ce que le langage peut énoncer. Elle appuie l'idée, partagée à leur manière par les lectures traditionnelle et résolue, que la visée éthique de l'œuvre de jeunesse était sérieuse. Certains interprètes y lisent un exposé direct de la valeur indicible ; d'autres y entendent l'amorce de l'idée tardive selon laquelle le problème tient à notre usage des mots. Les deux lectures ont leurs défenseurs.
Elle montre aussi un Wittgenstein personnel, presque confessionnel, rarement visible ailleurs. Cette facette revient dans les Remarques mêlées.
Verdict
Lisez-la si vous voulez un premier contact avec Wittgenstein, si vous vous demandez ce qu'il pensait de l'éthique et de la religion, ou si la fin du Tractatus vous a laissé perplexe. C'est la porte la plus accessible vers sa pensée de jeunesse. Peu de textes philosophiques disent autant en si peu de pages.
Questions fréquentes
Qu'entend Wittgenstein par valeur absolue ?
Une valeur qui ne dépend d'aucun but ni d'aucun désir. « Une bonne chaise » est relatif : bonne pour s'asseoir. « Vous devriez vouloir mieux vous conduire » est absolu : cela vaut quoi que vous vouliez. Selon Wittgenstein, aucun énoncé de fait ne peut exprimer cela.
Wittgenstein jugeait-il l'éthique dénuée de sens ?
Il pensait que les phrases éthiques ne peuvent pas énoncer de faits et sont en ce sens des non-sens, mais il ne méprisait pas l'éthique. Il y voyait une tendance de l'esprit humain qu'il ne pouvait s'empêcher de respecter profondément.
Où lire la conférence en français ?
Elle figure à la suite des Leçons et conversations chez Gallimard, et le Ludwig Wittgenstein Project en propose aussi une version française en ligne.
Sources
wittgenstein.be, “Conférence sur l'éthique”, https://wittgenstein.be/fr/livres/conference-sur-l-ethique/ (2026-10-20)