En bref
Les Remarques mêlées (Vermischte Bemerkungen, 1977) sont le choix fait par G.H. von Wright parmi les notes non techniques de Wittgenstein, de 1914 à 1951, sur la musique, la religion, la culture et son propre travail. Un livre facile à ouvrir et riche en formules, mais dont chaque remarque est sortie de son contexte.
Les Remarques mêlées (Vermischte Bemerkungen, en anglais Culture and Value) rassemblent de courtes notes écrites par Wittgenstein entre 1914 et 1951 sur tout, sauf la philosophie technique : la musique, l'architecture, la religion, Shakespeare, son propre caractère, le déclin d'une civilisation. G.H. von Wright, avec Heikki Nyman, les a tirées des manuscrits et publiées en allemand en 1977. L'édition bilingue anglaise, traduite par Peter Winch, a suivi en 1980 ; une édition révisée par Alois Pichler a paru en allemand en 1994 et en anglais en 1998.
Comment le livre est né
Wittgenstein n'a jamais écrit de livre portant ce titre. Dans ses carnets, entre les remarques philosophiques, il en notait d'autres, d'ordre personnel ou culturel, parfois dans le code qu'il réservait à ses notes privées. Von Wright a compris qu'elles n'avaient pas leur place dans les éditions philosophiques mais étaient trop précieuses pour être perdues, et il a mis des années à en faire un choix. Les remarques sont données dans l'ordre chronologique, chacune avec son année. Près de la moitié datent d'après 1945.
Le titre anglais est une invention du traducteur et de l'éditeur, que certains lecteurs trouvent trompeusement solennel. Le titre allemand, comme le français, est plus juste : ce sont des fragments, recueillis dans des contextes très divers.
Ce que dit le livre
Il n'y a pas d'argument suivi, mais des thèmes qui reviennent. Wittgenstein parle de musique en connaisseur : Brahms, Mendelssohn, Bruckner, et surtout Schubert et Beethoven. Il écrit sur le style et sur la difficulté d'être honnête dans son propre travail. Il exprime un profond malaise devant ce qu'il appelle l'esprit de la civilisation européenne et américaine de son temps, sa foi dans le progrès et la construction.
C'est sur la religion qu'il est le plus frappant. Le christianisme, dit-il dans une remarque, n'est pas une doctrine sur ce qui s'est passé ou se passera, mais la description de quelque chose qui a réellement lieu dans une vie humaine ; il ne repose pas sur une vérité historique. Croire ressemble moins à adopter une hypothèse qu'à vivre d'une certaine manière, thème qui rejoint la Conférence sur l'éthique et les Remarques sur Frazer.
Il écrit aussi sur lui-même comme penseur, souvent avec dureté. Dans une remarque de 1931, il énumère ceux qui l'ont influencé (Boltzmann, Hertz, Schopenhauer, Frege, Russell, Kraus, Loos, Weininger, Spengler, Sraffa) et qualifie son propre talent de reproductif plutôt que créateur. La même année, il emploie l'expression ressemblance de famille dans une note sur Spengler, bien avant les Recherches. Et il résume en une ligne son rapport à la philosophie :
Philosophie dürfte man eigentlich nur dichten.
La philosophie, on ne devrait au fond l'écrire qu'en poète.
Remarques mêlées, 1933-34
Tout n'y est pas admirable. Quelques remarques du début des années 1930 sur les Juifs et la judéité, écrites par un homme d'ascendance juive, reprennent des stéréotypes de l'époque et se lisent avec malaise. Une lecture honnête ne les passe pas sous silence.
Comment le lire
C'est le livre de Wittgenstein le plus facile à ouvrir et le plus difficile à bien utiliser. Ouvrez-le n'importe où, vous trouverez une phrase à recopier. Mais chaque remarque est découpée dans son contexte, et le contexte en change souvent le sens. En français, la traduction de Gérard Granel est disponible en poche chez GF-Flammarion (2002). Lisez le livre comme un compagnon des œuvres principales, non comme leur résumé. Les remarques peuvent être retrouvées à leur place dans la Bergen Nachlass Edition, et l'article de la Stanford Encyclopedia sur l'esthétique de Wittgenstein montre combien sa pensée de l'art repose sur ces notes.
Pourquoi il compte
Pour les lecteurs extérieurs à la philosophie universitaire, c'est souvent le livre qui rend Wittgenstein humain : un Viennois cultivé, tourmenté, religieux sans credo, sévère envers lui-même. Compositeurs, écrivains et théologiens le citent. Le risque est que quelques belles phrases finissent par tenir lieu de toute la philosophie. Le choix de von Wright reste un choix, et les chercheurs discutent encore de ce qu'il laisse de côté.
Verdict
Lisez ce livre si vous voulez connaître Wittgenstein l'homme et le moraliste, ou si la musique, l'art et la religion vous parlent davantage que la logique. Gardez-le sur votre table de chevet et lisez-en quelques pages à la fois. Ne le prenez pas pour une introduction à sa philosophie : il montre le climat où elle a grandi, non la philosophie elle-même.
Questions fréquentes
Wittgenstein a-t-il conçu ce livre ?
Non. G.H. von Wright a choisi ces remarques dans les manuscrits après la mort de Wittgenstein et les a publiées en 1977 sous le titre Vermischte Bemerkungen. Le titre anglais Culture and Value date de la traduction de 1980.
Quelle édition française lire ?
La traduction de Gérard Granel, parue d'abord chez TER puis en poche chez GF-Flammarion en 2002. Pour le texte allemand, l'édition révisée d'Alois Pichler (1994) donne la source manuscrite de chaque remarque.
Est-ce une bonne introduction à Wittgenstein ?
C'est une bonne introduction à l'homme, pas à la philosophie. Pour celle-ci, commencez par le Tractatus ou les Recherches philosophiques et gardez ce livre à côté.
Sources
wittgenstein.be, “Remarques mêlées”, https://wittgenstein.be/fr/livres/remarques-melees/ (2026-10-20)