En bref
De la certitude (1969) réunit 676 remarques écrites par Wittgenstein en 1949-1951, la dernière deux jours avant sa mort. Contre G.E. Moore, il soutient que le doute et le savoir n'ont de sens que sur fond de « charnières » : des certitudes qui ne reposent pas sur des preuves mais tiennent ferme dans notre façon d'agir.
De la certitude (Über Gewißheit) réunit 676 remarques numérotées sur le savoir, le doute et ce que nous ne songeons jamais à mettre en question. Wittgenstein les a écrites durant les dix-huit derniers mois de sa vie ; la dernière entrée est datée du 27 avril 1951, deux jours avant sa mort à Cambridge. Il ne les a jamais préparées pour la publication. G.E.M. Anscombe et G.H. von Wright ont édité les carnets et les ont publiés en 1969, avec une traduction anglaise de Denis Paul et Anscombe en regard de l'allemand.
Comment le livre est né
Le point de départ est G.E. Moore. Dans « A Defence of Common Sense » (1925) et « Proof of an External World » (1939), Moore affirmait savoir avec certitude une série de vérités toutes simples : qu'il a deux mains, que la terre existait bien avant sa naissance. Levant la main, il disait « voici une main » et présentait ce geste comme une réfutation du sceptique.
Wittgenstein admirait l'obstination de Moore, mais pensait qu'il décrivait mal ce qu'il faisait. Un séjour chez Norman Malcolm à Ithaca en 1949, où les deux hommes parlèrent longuement de Moore, semble l'avoir mis au travail. Les remarques forment quatre ensembles : le premier probablement écrit à Vienne vers le tournant de 1949-1950, le dernier à Cambridge en mars et avril 1951, chez son médecin Edward Bevan.
Ce que dit le livre
Moore a raison de dire que ces propositions sont certaines, estime Wittgenstein, mais tort d'appeler cela un savoir. « Je sais » a sa place là où l'on peut demander « comment le savez-vous ? » et là où l'on pourrait se tromper. Personne, dans des circonstances ordinaires, ne vérifie s'il a deux mains. Non parce que les preuves seraient écrasantes, mais parce que cette certitude ne repose sur aucune preuve. Elle est l'arrière-plan sur lequel une preuve peut compter comme preuve.
Das heißt, die Fragen, die wir stellen, und unsre Zweifel beruhen darauf, daß gewisse Sätze vom Zweifel ausgenommen sind, gleichsam die Angeln, in welchen jene sich bewegen.
C'est-à-dire : les questions que nous posons et nos doutes reposent sur le fait que certaines propositions sont soustraites au doute, comme les gonds sur lesquels ceux-ci tournent.
De la certitude §341
De cette image vient l'expression propositions charnières. D'autres images font le même travail : le lit du fleuve qui guide l'eau mais peut lui-même se déplacer lentement (§§96-99), l'axe immobile parce que tout tourne autour de lui (§152). Le doute vient après la croyance. Qui voudrait douter de tout n'arriverait même pas jusqu'au doute (§115), car le jeu du doute présuppose déjà la certitude. Et la justification s'arrête quelque part : non dans des propositions qui nous paraissent évidentes, mais dans notre agir (§204).
Le livre se demande aussi ce qui se passe quand deux systèmes entiers de certitudes se rencontrent, par exemple le physicien et celui qui consulte un oracle (§609). Là où finissent les raisons, suggère Wittgenstein, vient la persuasion. Savoir si cela fait de lui un relativiste est l'un des débats les plus vifs autour du livre.
Comment le lire
Lisez-le dans l'ordre, lentement, quelques pages à la fois. Les remarques sont brèves et la langue est simple ; la difficulté tient à ce que vous suivez une pensée qui ne cesse de mettre ses propres affirmations à l'épreuve.
En français, la traduction de référence est celle de Danièle Moyal-Sharrock (Gallimard, Bibliothèque de philosophie, 2006). En anglais, la version de Paul et Anscombe a servi pendant un demi-siècle ; P.M.S. Hacker en a publié une nouvelle traduction chez Wiley-Blackwell en 2025. Les manuscrits eux-mêmes sont consultables dans la Bergen Nachlass Edition. Une certaine familiarité avec les jeux de langage et les Recherches philosophiques aide, sans être indispensable.
Pourquoi il compte
Longtemps, De la certitude a été lu comme une note de bas de page des Recherches. Depuis les années 1990, c'est devenu un texte central en théorie de la connaissance. Danièle Moyal-Sharrock parle d'un « troisième Wittgenstein », et des auteurs comme Duncan Pritchard ont bâti sur lui une « épistémologie des charnières » en réponse au scepticisme. Reste un désaccord : les charnières sont-elles des propositions, ou des manières d'agir ? L'article sur la certitude de la Stanford Encyclopedia montre l'ampleur prise par la discussion.
Verdict
Lisez ce livre si vous voulez voir le dernier Wittgenstein sous son jour le plus direct, ou si vous vous êtes déjà demandé pourquoi le doute radical paraît à la fois irréfutable et absurde. C'est le meilleur deuxième livre après les Recherches, et pour certains lecteurs un meilleur premier. Passez votre chemin si vous cherchez un argument achevé avec sa conclusion : ce que vous trouverez, c'est la philosophie en train de s'écrire, jusqu'aux derniers jours.
Questions fréquentes
Quand Wittgenstein a-t-il écrit De la certitude ?
En quatre périodes, entre la fin de 1949 environ et avril 1951. La dernière remarque est datée du 27 avril 1951, deux jours avant sa mort. Anscombe et von Wright ont publié ces notes en 1969.
Qu'est-ce qu'une proposition charnière ?
Une certitude que l'on ne met pas à l'épreuve parce qu'elle rend possibles l'épreuve et le doute, comme « j'ai deux mains ». L'expression vient du §341, où ces propositions sont comparées aux gonds sur lesquels tournent nos questions.
Quelle traduction française choisir ?
La traduction de Danièle Moyal-Sharrock, parue chez Gallimard dans la Bibliothèque de philosophie en 2006, est aujourd'hui la référence. Elle est l'œuvre d'une spécialiste reconnue du livre.
Sources
wittgenstein.be, “De la certitude”, https://wittgenstein.be/fr/livres/de-la-certitude/ (2026-10-20)