En bref
Les Remarques sur les couleurs (1977) réunissent des notes écrites par Wittgenstein en 1950-1951 après une lecture du traité des couleurs de Goethe. Il soutient que des énigmes comme « pourquoi n'y a-t-il pas de blanc transparent ? » relèvent de la grammaire de nos concepts de couleur, non de la physique.
Les Remarques sur les couleurs (Bemerkungen über die Farben) forment un court recueil de remarques numérotées sur des questions qui semblent presque enfantines : pourquoi n'y a-t-il pas de blanc transparent, pourquoi pas de lumière brune, pourquoi rien ne peut-il être vert rougeâtre ? Wittgenstein les a écrites en 1950 et 1951, dans les carnets mêmes qui contiennent les dernières parties de De la certitude. G.E.M. Anscombe les a éditées et publiées en 1977, avec une traduction anglaise de Linda L. McAlister et Margarete Schättle en regard de l'allemand.
Comment le livre est né
La couleur a occupé Wittgenstein dès le début. Dans le Tractatus (6.3751), il affirmait qu'un point ne peut être à la fois rouge et vert, et voyait là une affaire de logique. En 1929, dans Quelques remarques sur la forme logique, il reconnut que cette « exclusion des couleurs » ne cadrait pas avec son système. Le problème contribua à le pousser vers sa philosophie ultérieure.
L'occasion, en 1950, fut Goethe. Wittgenstein lisait la Farbenlehre, le traité des couleurs que Goethe dirigeait contre Newton. Il ne prenait pas parti sur la physique. Ce qui l'intéressait, c'est que Goethe décrivait souvent, sans le savoir, non pas la lumière mais la logique de nos mots de couleur.
Le livre compte trois parties. Selon la préface d'Anscombe, la troisième, la plus longue, a été écrite à Oxford au printemps 1950, et la première, qui en reprend et retravaille une sélection, en mars 1951. La deuxième est un court passage tiré d'un autre carnet. Ces datations ont été contestées : une communication de João Carlos Salles au symposium Wittgenstein de Kirchberg (2001) soutient, manuscrits à l'appui, que l'ordre et les lieux sont à revoir. Ce qui est sûr, c'est que ces remarques datent de ses deux dernières années.
Ce que dit le livre
L'idée centrale est que nos concepts de couleur ont une grammaire, et que beaucoup d'énigmes sur la couleur portent sur cette grammaire, non sur l'œil ou la physique de la lumière. Nous disons « vert bleuâtre » et « rouge jaunâtre », mais le « vert rougeâtre » n'est pas une couleur que nous ne parviendrions pas à voir : c'est une combinaison à laquelle notre langage ne fait pas de place. Le blanc ne peut être transparent, suggère Wittgenstein, en raison de la façon dont « blanc » et « transparent » s'articulent dans nos descriptions des choses, et non en vertu d'un fait concernant la lumière.
Il s'arrête aussi sur ce qu'il y a d'étrange dans nos usages : l'or et l'argent, qui sont des couleurs sans l'être tout à fait ; le gris, qui ne peut pas luire ; la différence entre la couleur d'une surface et celle d'une lumière. Il se demande ce que serait la rencontre avec des daltoniens, ou avec des gens dont les concepts de couleur diffèrent des nôtres, et si nous pourrions apprendre leur jeu. Au passage, il note qu'il n'y a pas de phénoménologie comme science, mais bien des problèmes phénoménologiques : des questions qui semblent porter sur l'expérience et se révèlent porter sur des concepts.
Comment le lire
Lisez-le avec de vraies couleurs sous les yeux : un nuancier, une fenêtre, un verre d'eau. Les remarques s'éclairent dès qu'on les essaie sur ce qu'on voit. Beaucoup sont inachevées, certaines se contredisent : c'est un carnet de travail, pas un traité. Commencez par la première partie, la plus aboutie, puis lisez la troisième pour l'éventail complet.
En français, la traduction bilingue de Gérard Granel est parue chez TER. L'édition anglaise a été rééditée pour son trentième anniversaire par University of California Press (2007). Pour les débats plus larges, l'article sur la couleur de la Stanford Encyclopedia est utile ; les manuscrits se trouvent dans la Bergen Nachlass Edition.
Pourquoi il compte
C'est un livre mineur dans l'œuvre, mais il a connu une postérité singulière chez les peintres, les designers et les spécialistes de la couleur autant que chez les philosophes. Il montre la méthode tardive à petite échelle : prendre une énigme concrète, décrire l'usage des mots et regarder l'énigme changer de forme. Il referme aussi un cercle ouvert par le Tractatus. Certains lecteurs y voient la démonstration la plus claire de ce qu'il entendait par recherche grammaticale ; d'autres le trouvent d'une indécision frustrante.
Verdict
Lisez-le si vous aimez la couleur, la peinture ou le design, ou si vous cherchez un exemple compact et concret de la manière dont travaille le dernier Wittgenstein. Lisez à côté quelques pages de Goethe. Ne commencez pas Wittgenstein par ce livre, et n'y cherchez pas une théorie de la couleur : vous en sortirez avec des questions plus nettes plutôt qu'avec des réponses, ce qui était exactement son intention.
Questions fréquentes
Pourquoi Wittgenstein a-t-il écrit sur les couleurs ?
La couleur lui posait problème depuis le Tractatus, où l'impossibilité qu'un point soit à la fois rouge et vert ne cadrait pas avec sa logique. En 1950, la Farbenlehre de Goethe lui offrit un nouvel angle : traiter ces énigmes comme des questions de concepts.
Est-ce une théorie de la couleur ?
Non. Wittgenstein se tient délibérément à l'écart de la physique et de la psychologie. Il décrit l'usage des mots de couleur et les combinaisons que notre langage autorise, d'où un livre qui pose des questions plus qu'il ne les tranche.
Existe-t-il une traduction française ?
Oui, la traduction de Gérard Granel, en édition bilingue chez TER (Trans-Europ-Repress, Mauvezin). Elle permet de suivre l'allemand de Wittgenstein en regard.
Sources
wittgenstein.be, “Remarques sur les couleurs”, https://wittgenstein.be/fr/livres/remarques-sur-les-couleurs/ (2026-10-20)