En bref
Les propositions charnières sont des certitudes comme « j'ai deux mains », soustraites au doute parce que douter et tester n'ont de sens que sur leur fond. Dans De la certitude (§341-343), Wittgenstein écrit : si je veux que la porte tourne, il faut que les gonds soient fixes.
Les propositions charnières sont les certitudes autour desquelles tournent nos questions et nos doutes : « j'ai deux mains », « la terre existait bien avant ma naissance », « je ne suis jamais allé sur la lune ». Nous ne les vérifions pas, car toute vérification en dépend. Wittgenstein a développé cette idée dans Über Gewißheit (De la certitude), les notes rédigées entre 1949 et avril 1951, la dernière deux jours avant sa mort.
Son image centrale est une porte. Une porte ne pivote que si ses gonds restent en place. De même, enquêter, tester et douter ne peuvent bouger que si certaines choses ne bougent pas.
Das heißt, die Fragen, die wir stellen, und unsere Zweifel beruhen darauf, daß gewisse Sätze vom Zweifel ausgenommen sind, gleichsam die Angeln, in welchen jene sich bewegen.
C'est-à-dire que les questions que nous posons et nos doutes reposent sur le fait que certaines propositions sont soustraites au doute, comme des gonds sur lesquels ceux-ci tournent.
De la certitude §341
Dans l'animation ci-dessus, une porte va et vient. Ce mouvement, ce sont nos questions et nos doutes : le train est-il à l'heure, ai-je fermé à clé, ce champignon est-il comestible ? Les gonds, eux, ne bougent pas. Ils portent des étiquettes comme « J'ai deux mains » et « La terre existait bien avant ma naissance », des exemples empruntés au philosophe anglais G.E. Moore. Deux remarques plus loin, Wittgenstein résume le tout en une phrase :
Wenn ich will, daß die Tür sich drehe, müssen die Angeln feststehen.
Si je veux que la porte tourne, il faut que les gonds soient fixes.
De la certitude §343
D'où vient l'idée ?
Le point de départ, c'est Moore. Dans « A Defence of Common Sense » (1925), il dressait la liste de truismes qu'il disait savoir avec certitude, par exemple que la terre existait depuis de nombreuses années avant sa naissance. Dans « Proof of an External World » (1939), il levait les mains : voici une main, en voici une autre, donc il existe des choses extérieures. L'article consacré à Moore dans la Stanford Encyclopedia présente ces deux textes et leur influence sur Wittgenstein.
Wittgenstein s'y est replongé en 1949, lors d'un séjour chez son ancien étudiant Norman Malcolm à Ithaca, dans l'État de New York. Leurs conversations ont lancé les notes qui deviendraient De la certitude. Le livre s'ouvre sur la main de Moore : si vous savez qu'ici il y a une main, écrit-il, nous vous accordons tout le reste (§1).
Moore avait-il raison ?
Oui et non. Wittgenstein admettait que les phrases de Moore échappent au doute. Mais Moore avait tort, selon lui, de dire qu'il les savait. « Je sais » a sa place là où il y a des raisons, des vérifications et une possibilité d'erreur. Vous dites « je sais que la réunion est à trois heures » parce que vous auriez pu vous tromper. Dire « je sais que j'ai deux mains » dans des circonstances ordinaires est étrange, non parce que c'est faux, mais parce que cela ne répond à rien. Les propositions de Moore ne sont pas des savoirs fondés sur des preuves. Elles appartiennent au cadre dans lequel une preuve peut compter.
C'est aussi la réponse de Wittgenstein au sceptique radical, qui veut douter de tout :
Wer an allem zweifeln wollte, der würde auch nicht bis zum Zweifel kommen. Das Spiel des Zweifelns selbst setzt schon die Gewißheit voraus.
Celui qui voudrait douter de tout n'arriverait même pas jusqu'au doute. Le jeu du doute présuppose lui-même déjà la certitude.
De la certitude §115
Un doute a besoin d'un arrière-plan qui n'est pas mis en doute : vous ne pouvez vous demander si votre montre retarde que si vous tenez pour acquis que les horloges, les heures et vos propres yeux fonctionnent.
Les charnières sont-elles fixées pour toujours ?
Non. Wittgenstein compare notre image du monde au lit d'un fleuve. L'eau de nos pensées coule dessus, et le lit lui-même peut se déplacer avec le temps, beaucoup plus lentement, sans frontière nette entre l'eau et le lit (§96-99). Exemple frappant : plusieurs remarques tiennent pour évident que personne n'est jamais allé sur la lune (par exemple §106 et §286). Moins de vingt ans après sa mort, cette charnière avait disparu. Ce qui fait office de charnière dépend d'une forme de vie et d'une époque, pas d'une liste de vérités éternelles.
Les charnières ne sont pas non plus de simples croyances que nous aurions par hasard. La justification prend fin, dit-il, non dans des propositions qui nous paraissent immédiatement vraies, mais dans notre agir, qui se trouve au fond du jeu de langage (§204). Notre certitude se montre dans ce que nous faisons : vous sortez du lit sans vérifier que le plancher est là.
Comment les spécialistes lisent-ils les charnières ?
Les interprétations sont nombreuses et discutées. L'Internet Encyclopedia of Philosophy en donne un bon aperçu. Quelques grandes positions :
- Le droit rationnel. Crispin Wright soutient que nous sommes rationnellement en droit d'accepter les charnières sans preuve, parce que l'enquête ne pourrait pas commencer autrement.
- Une certitude non épistémique. Pour Danièle Moyal-Sharrock, les charnières ne sont pas du tout des propositions que nous savons, mais une certitude pratique, presque animale, qui se montre dans nos actes. Elle parle d'un « troisième Wittgenstein ».
- Des engagements arationnels. Duncan Pritchard les situe hors de l'espace des raisons : on ne peut ni les savoir, ni en douter, ni les justifier.
- Des jugements de cadre. Annalisa Coliva y voit des règles du cadre qui fixent ce qui compte comme description empirique.
Même le nom fait débat. Wittgenstein parle de propositions qui sont « pour ainsi dire » des gonds ; savoir si ce sont vraiment des propositions, vraies ou fausses, est précisément ce qui divise les lectures.
Un exemple de la vie courante
Un collègue vous dit : « Tu es sûr que la gare est toujours là ? Elle a peut-être été démolie cette nuit. » Vous n'allez pas vérifier. Non que vous ayez une preuve, mais parce que ce doute n'a aucune prise : rien dans votre vie ne lui donne de raison. Imaginez maintenant que les informations annoncent une explosion de gaz près de la gare. Soudain la question a un sens, et vous pouvez enquêter. La différence ne tient pas à la force de votre croyance, mais à l'existence d'un jeu du doute à jouer. La page pratique sur les charnières et le doute approfondit ce point.
Questions fréquentes
Que sont les propositions charnières, en termes simples ?
Ce sont des certitudes de base, comme « j'ai deux mains » ou « la terre est très ancienne », que nous ne testons pas parce que tout test s'appuie sur elles. Wittgenstein les compare aux gonds sur lesquels tourne une porte (De la certitude §341-343).
Wittgenstein employait-il l'expression « proposition charnière » ?
Pas comme terme technique fixe. Il écrivait que certaines propositions sont soustraites au doute et sont pour ainsi dire les gonds sur lesquels tournent nos questions. L'étiquette s'est imposée plus tard chez les commentateurs.
Comment les propositions charnières répondent-elles au scepticisme ?
Le doute a lui-même besoin d'un arrière-plan qui n'est pas mis en doute : celui qui voudrait douter de tout n'arriverait même pas jusqu'au doute (De la certitude §115). Le doute universel n'est pas un doute plus fort, mais un doute vide.
Les propositions charnières peuvent-elles changer ?
Oui. Wittgenstein compare notre image du monde au lit d'un fleuve qui se déplace lentement (§96-99). Son propre exemple, que personne n'est jamais allé sur la lune, a cessé d'être une charnière en 1969, l'année même où paraissait De la certitude.
Sources
wittgenstein.be, “Propositions charnières”, https://wittgenstein.be/fr/concepts/propositions-charnieres/ (2026-10-20)