En bref
La proposition 7 du Tractatus dit qu’il faut taire ce dont on ne peut parler. Pour Wittgenstein, cela incluait l’éthique, le sens de la vie et le mystique, qui se montrent au lieu de se dire. En pratique, cela invite à montrer plutôt qu’à expliquer : dans le deuil, dans l’exemple moral et dans l’émerveillement.
Le Tractatus se termine par une seule phrase : ce dont on ne peut parler, il faut le taire. On la lit d’ordinaire comme une règle logique sévère. Mais dans les pages qui précèdent, Wittgenstein écrit sur l’éthique, le sens de la vie, la mort et le mystique, et il confiait à un éditeur possible que la partie non écrite de son livre était la plus importante. Lue ainsi, la dernière phrase n’est pas seulement une interdiction. C’est aussi une indication sur la manière de vivre avec ce qui compte le plus.
Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen.
Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.
Tractatus 7
Ce que le Tractatus déclare indicible
Pour le premier Wittgenstein, les propositions douées de sens sont des images d’états de choses possibles (voir la théorie de l’image). La science dit ce qui est le cas. Mais la valeur n’est pas un fait de plus parmi les faits :
Der Sinn der Welt muß außerhalb ihrer liegen.
Le sens du monde doit se trouver en dehors du monde.
Tractatus 6.41
L’éthique ne peut donc pas s’énoncer (6.421), ni la réponse à l’énigme de la vie. Les remarques sont ici denses et étranges. La mort n’est pas un événement de la vie ; on ne la vit pas (6.4311). Ce n’est pas comment est le monde qui est le mystique, mais qu’il soit (6.44). Puis :
Wir fühlen, daß selbst, wenn alle möglichen wissenschaftlichen Fragen beantwortet sind, unsere Lebensprobleme noch gar nicht berührt sind.
Nous sentons que même si toutes les questions scientifiques possibles ont reçu une réponse, nos problèmes de vie n’ont pas même été effleurés.
Tractatus 6.52
La remarque suivante ajoute que la solution du problème de la vie se remarque à la disparition de ce problème (6.521). Puis : il y a assurément de l’indicible ; il se montre (6.522). C’est la distinction entre dire et montrer.
La partie non écrite
À l’automne 1919, en quête d’un éditeur, Wittgenstein écrit à Ludwig von Ficker :
Ich wollte nämlich schreiben, mein Werk bestehe aus zwei Teilen: aus dem, der hier vorliegt, und aus alledem, was ich nicht geschrieben habe. Und gerade dieser zweite Teil ist der Wichtige.
Je voulais en effet écrire que mon œuvre se compose de deux parties : celle qui est ici présente, et tout ce que je n’ai pas écrit. Et c’est précisément cette seconde partie qui est l’importante.
Lettre à Ludwig von Ficker, 1919
Il ajoute que son livre délimite l’éthique pour ainsi dire de l’intérieur. Dix ans plus tard, le 17 novembre 1929, il prononce à Cambridge sa Conférence sur l’éthique, rédigée en anglais et publiée seulement en 1965. Il y décrit des expériences comme l’étonnement devant l’existence du monde ou le sentiment d’être « absolument en sécurité », et soutient que toute tentative de les exprimer se heurte aux bornes du langage. Se cogner ainsi aux parois de notre cage est, dit-il, parfaitement, absolument sans espoir. Et dans le même souffle, il affirme que c’est une tendance de l’esprit humain qu’il ne peut s’empêcher de respecter profondément.
Ce double mouvement est la clé pour la pratique : la limite est réelle, le respect aussi.
Des lectures divergentes
Les spécialistes ne s’accordent pas sur la manière de lire tout cela. Selon la lecture traditionnelle, le Tractatus désigne des vérités réelles mais indicibles sur l’éthique et la valeur. Selon la lecture dite résolue (Cora Diamond, James Conant), les phrases du livre sont de purs non-sens, et ce que nous devons apprendre, c’est à ne plus vouloir de théorie sur ces sujets. Les deux lectures s’accordent sur un point pratique : l’éthique n’est pas une doctrine qu’on peut écrire et consulter. La Stanford Encyclopedia of Philosophy présente le débat.
Exercices pour vivre avec l’indicible
Dans le deuil
On craint souvent de dire une maladresse à quelqu’un en deuil, alors on en dit trop : explications, raisons, comparaisons. La remarque 6.52 convient exactement ici : tous les faits peuvent être connus, le problème de la vie reste intact. Essayez de montrer plutôt que de dire. Soyez là, apportez un repas, souvenez-vous de la date, prononcez le prénom de la personne disparue. Une phrase courte et un long silence portent souvent plus qu’une théorie du deuil.
En éthique
Pensez aux personnes que vous admirez le plus moralement. Pourriez-vous écrire leurs principes ? Sans doute pas très bien. Ce que vous admirez se montre dans leur manière d’agir. En guise d’exercice, notez une chose que vous faites et qui montre ce à quoi vous tenez, sans nommer la valeur. Demandez-vous ensuite si la nommer ajouterait quelque chose.
Dans l’émerveillement
Une fois par semaine, remarquez quelque chose dont l’existence même vous étonne : la phrase d’un enfant, le ciel nocturne, une musique. Ne l’expliquez pas, et ne le publiez pas tout de suite. Wittgenstein pensait que les mots qu’on cherche ici manquent leur cible. L’expérience n’en est pas moins réelle.
En éducation et en enseignement
Les enfants apprennent la droiture bien plus par ce que font les adultes que par ce qu’ils en disent. Quand un sermon sur l’honnêteté est démenti par ce que l’enfant voit, c’est ce qui se montre qui l’emporte. Moins de sermons, plus d’exemple.
Ce que ce n’est pas
« Se taire » n’est pas un conseil de tout garder pour soi. Parler du deuil, de la peur ou de la honte avec des amis ou un professionnel est souvent exactement ce qui aide, et rien chez Wittgenstein ne s’y oppose. Son propos est plus étroit : certaines choses ne se règlent pas en trouvant la bonne proposition, et vouloir trop les dire peut les rapetisser. Ce n’est pas non plus une voie vers un savoir mystique secret. Wittgenstein détestait le bavardage sur l’éthique, mais il n’a écrit aucun manuel de vie. Vous pouvez lire le texte dans l’édition du Tractatus sur Project Gutenberg, et la conférence dans le texte de la Lecture on Ethics du Wittgenstein Project.
Questions fréquentes
Que signifie la proposition 7 du Tractatus ?
Littéralement : ce qui ne peut se dire de manière sensée ne doit pas être dit. Dans son contexte, elle marque aussi la limite au-delà de laquelle se trouvent l’éthique, la valeur et le sens de la vie : ils ne s’énoncent pas comme des faits, mais ils peuvent se montrer.
Wittgenstein jugeait-il l’éthique sans importance ?
Bien au contraire. Il écrit en 1919 à Ludwig von Ficker que le sens du Tractatus est éthique et que sa partie non écrite est la plus importante. Dans la Conférence sur l’éthique, il dit respecter profondément le besoin de parler d’éthique, même s’il se heurte aux bornes du langage.
Faut-il alors taire ses sentiments ?
Non. Les remarques de Wittgenstein portent sur ce qui peut s’énoncer comme un fait, pas sur le fait de partager son deuil ou sa peur. Parler avec d’autres, y compris des professionnels, est souvent ce qui aide.
Qu’est-ce que la Conférence sur l’éthique ?
Une conférence que Wittgenstein a donnée en anglais devant la société des Heretics à Cambridge le 17 novembre 1929. Publiée en 1965, c’est sa seule conférence destinée à un large public.
Sources
wittgenstein.be, “Vivre avec ce qui ne peut se dire”, https://wittgenstein.be/fr/pratique/ce-qui-ne-peut-se-dire/ (2026-10-20)