En bref
Jacques Bouveresse (1940-2021) a été le grand lecteur français de Wittgenstein et professeur au Collège de France de 1995 à 2010. Il a écrit des études classiques sur le langage privé et le fait de suivre une règle, appliqué l'esprit critique de Wittgenstein à Freud et aux modes intellectuelles, et défendu un rationalisme plus confiant que celui de Wittgenstein lui-même.
Jacques Bouveresse (1940-2021) est le philosophe qui a fait de Wittgenstein une présence sérieuse en France. Né à Épenoy, dans le Doubs, normalien, il a occupé de 1995 à 2010 la chaire de philosophie du langage et de la connaissance au Collège de France, dont il est resté professeur émérite jusqu'à sa mort en 2021. À une époque où Paris était dominé par le structuralisme, la phénoménologie et leurs héritiers, il lisait de près Frege, le Cercle de Vienne et Wittgenstein, et l'a payé de longues années d'un relatif isolement.
Ce qu'il a repris de Wittgenstein
Ses premiers livres comptent toujours parmi les meilleures études sur Wittgenstein, toutes langues confondues. Wittgenstein : la rime et la raison (1973) explore la science, l'éthique et l'esthétique dans sa pensée. Le Mythe de l'intériorité (1976), issu de sa thèse, examine les remarques sur l'expérience intérieure, la signification et le langage privé. Sa cible est une image que nous portons presque tous sans le savoir : l'esprit serait un théâtre intérieur, et les mots tireraient leur sens de scènes privées que seul le locuteur peut voir. Wittgenstein, tel que le lit Bouveresse, montre que cette image n'explique rien.
Il a aussi hérité d'une manière de penser : patiente, exacte, méfiante envers les grands mots, persuadée que bien des problèmes philosophiques naissent d'un malentendu sur le fonctionnement de notre langage. Dans La Force de la règle (1987), il revient sur la question du fait de suivre une règle.
Ce qu'il en a fait
Bouveresse a tourné l'esprit critique de Wittgenstein vers sa propre culture intellectuelle. Dans Philosophie, mythologie et pseudo-science (1991), sous-titré Wittgenstein lecteur de Freud, il suit l'admiration mêlée de méfiance de Wittgenstein envers la psychanalyse. Dans Prodiges et vertiges de l'analogie (1999), il dénonce l'usage approximatif de résultats scientifiques, comme les théorèmes d'incomplétude de Gödel, dans des essais littéraires et politiques. Il a aussi beaucoup écrit sur deux autres Viennois proches de l'univers de Wittgenstein, le romancier Robert Musil et le satiriste Karl Kraus, et s'est montré un critique acéré des médias et des modes intellectuelles.
Ce qui le distingue
Bouveresse n'a jamais été un simple disciple. Il partageait la méfiance de Wittgenstein envers le scientisme, mais tenait plus ouvertement que lui à la rationalité scientifique, à la logique et aux idéaux des Lumières, là où Wittgenstein disait se sentir étranger à l'esprit de la civilisation européenne moderne (voir les Remarques mêlées). Il refusait les lectures qui font de Wittgenstein un relativiste ou un ennemi de la raison, et dialoguait avec des philosophes que Wittgenstein estimait peu, comme Carnap. Prendre Wittgenstein au sérieux, pour Bouveresse, c'était discuter avec lui, non le répéter.
Questions fréquentes
Quel livre de Bouveresse lire sur Wittgenstein ?
Le Mythe de l'intériorité (1976) est son étude centrale, consacrée au langage privé et à l'expérience intérieure. Plus accessible, Philosophie, mythologie et pseudo-science, sur Wittgenstein lecteur de Freud, constitue une bonne porte d'entrée.
Pourquoi Bouveresse était-il à part dans la philosophie française ?
Il travaillait dans la tradition de la logique et de la philosophie analytique, avec Frege, le Cercle de Vienne et Wittgenstein, à une époque où la philosophie française s'orientait surtout ailleurs. Il critiquait aussi ouvertement ce qu'il tenait pour des excès rhétoriques et des abus de la science chez certains penseurs français célèbres.
Sources
wittgenstein.be, “Jacques Bouveresse”, https://wittgenstein.be/fr/philosophes/jacques-bouveresse/ (2026-10-20)