En bref
Pour Wittgenstein, on apprend les règles, y compris celles des mots, par des exemples, l’imitation et la correction, et les explications finissent par s’épuiser : alors « ma bêche se retourne » et l’on agit, simplement. Bien enseigner, éduquer et intégrer, c’est travailler avec ce fait plutôt que contre lui.
Personne n’a appris à faire du vélo dans un manuel. On vous a montré, vous avez vacillé, quelqu’un a tenu la selle puis lâché. Pour Wittgenstein, ce n’est pas un cas particulier mais la manière ordinaire d’apprendre des règles, y compris celles de l’usage des mots. Les explications comptent, mais elles s’épuisent, et ce qui nous porte au-delà, c’est la pratique : des exemples, l’imitation, la correction, et recommencer. Cela compte pour apprendre un savoir-faire, élever un enfant ou accueillir un collègue.
Ce que Wittgenstein dit de l’apprentissage des règles
Dans les Recherches philosophiques, il se demande comment enseigner le sens de mots comme « régulier », « uniforme » ou « pareil ». À quelqu’un qui ne parle qu’allemand, vous donnez les mots allemands. Mais à qui ne possède pas encore ces concepts, une traduction ne sert à rien.
Wer aber diese Begriffe noch nicht besitzt, den werde ich die Worte durch Beispiele und durch Übung gebrauchen lehren. Und dabei teile ich ihm nicht weniger mit, als ich selber weiß.
Mais celui qui ne possède pas encore ces concepts, je lui apprendrai à employer les mots par des exemples et par l’exercice. Et ce faisant, je ne lui communique pas moins que ce que je sais moi-même.
Recherches philosophiques §208
C’est la dernière phrase qui frappe. Les exemples ne sont pas un pâle substitut de la véritable explication qui se cacherait derrière. Il n’y a rien derrière. La même remarque décrit simplement la méthode :
Ich mach’s ihm vor, er macht es mir nach.
Je le fais devant lui, il le refait après moi.
Recherches philosophiques §208
Ajoutez l’encouragement, l’approbation, la désapprobation, laisser faire ou retenir : voilà l’enseignement selon Wittgenstein. Ailleurs, il écrit que suivre une règle est une pratique (§202), et qu’au début, enseigner le langage n’est pas expliquer mais dresser (§5).
Là où la bêche se retourne
Imaginez que l’élève demande sans cesse pourquoi. Pourquoi ce pas et pas un autre ? Pourquoi, avec « ajoute 2 », vient-il 1002 après 1000 et non 1004 ? Un temps, vous donnez des raisons. Puis :
Habe ich die Begründungen erschöpft, so bin ich nun auf dem harten Felsen angelangt, und mein Spaten biegt sich zurück. Ich bin dann geneigt zu sagen: „So handle ich eben.“
Si j’ai épuisé les justifications, j’ai atteint le roc dur, et ma bêche se retourne. Je suis alors enclin à dire : « C’est ainsi que j’agis, voilà tout. »
Recherches philosophiques §217
Ce n’est ni de la paresse ni de l’autoritarisme. C’est reconnaître qu’aucune règle ne contient sa propre application : une chaîne d’interprétations doit s’arrêter quelque part, et elle s’arrête dans ce que nous faisons. La portée de cette idée est discutée. Saul Kripke y a lu un paradoxe sceptique doté d’une solution sociale ; d’autres, comme Baker et Hacker, estiment que Wittgenstein dissout le problème au lieu de le résoudre. L’article de la Stanford Encyclopedia sur le suivi des règles présente le débat, et la page sur suivre une règle en donne le contexte.
Au travail : intégrer sans manuel épais
Un nouveau collègue reçoit un wiki de quarante pages et rédige quand même le mauvais type de rapport. Ce n’est pas un problème de lecture. Le wiki dit ce que sont les règles ; il ne peut pas montrer à quoi ressemble le fait de les suivre. Essayez plutôt ceci :
- Donnez trois exemples réels de bon travail et un qui a manqué la cible, et discutez de la différence.
- Faites la première tâche ensemble, laissez-le faire la deuxième sous vos yeux, puis lâchez prise.
- Quand il demande « pourquoi fait-on comme ça ? », donnez les raisons que vous avez. Quand vous n’en avez plus, dites-le franchement. Puis vérifiez si vous avez touché le roc ou une vieille habitude que personne n’a jamais interrogée.
Avec les enfants : montrer plutôt que sermonner
Les enfants apprennent « juste », « pardon » ou « attention » comme le décrit le §208 : en voyant les mots employés, en les essayant, en étant corrigés. Un long discours sur l’équité fait moins que dix gâteaux partagés. Wittgenstein connaissait la classe de l’intérieur. De 1920 à 1926, il fut instituteur dans des écoles de village de Basse-Autriche et composa un dictionnaire orthographique pour ses élèves. L’honnêteté oblige à ajouter qu’il était un maître réputé sévère, parfois dur. Sa philosophie de l’apprentissage est plus sage que ne le fut sa pratique.
Pour étudier : s’exercer vaut mieux que relire
Relire ses notes donne l’impression d’apprendre, parce que les mots deviennent familiers. Mais comprendre une règle se montre dans la capacité de la poursuivre dans des cas nouveaux. Faites les exercices, expliquez à voix haute un exemple résolu, tentez un cas inédit. Le philosophe Gilbert Ryle en a tiré plus tard la distinction entre savoir que et savoir-faire.
Trois exercices
- Le test des exemples. Expliquez une règle de votre travail ou de la maison avec trois exemples et un contre-exemple, sans formuler la règle. Observez ce que l’autre fait d’un cas nouveau.
- Trouvez votre roc. Prenez une routine et demandez cinq fois « pourquoi ? ». Marquez le point où les raisons s’arrêtent et où commence « c’est comme ça qu’on fait ». Décidez s’il s’agit d’un vrai roc ou de quelque chose à changer.
- Repérez le déclic. Apprenez cette semaine quelque chose de petit avec vos mains : un nœud, un accord, une recette. Notez le moment où vous avez « compris ». Vous ne trouverez sans doute pas d’instant où vous avez saisi une formule.
Les limites
Wittgenstein n’a pas écrit de théorie de l’éducation, et ses remarques sont conceptuelles, non des résultats de recherche sur l’apprentissage. Le mot allemand Abrichtung sert aussi pour le dressage des animaux ; il décrit le début du langage, il ne recommande pas de dresser les gens. Et « c’est ainsi que j’agis » ne se dit qu’après avoir donné les raisons dont on dispose, jamais à leur place.
Questions fréquentes
Que veut dire « ma bêche se retourne » ?
Au §217 des Recherches philosophiques, Wittgenstein dit que lorsqu’il a épuisé ses justifications pour suivre une règle d’une certaine façon, il atteint le roc et sa bêche se retourne. Les raisons prennent fin, et il reste la pratique elle-même : « c’est ainsi que j’agis ».
Wittgenstein juge-t-il les explications inutiles ?
Non, il explique sans cesse. Son idée est que toute explication peut être mal comprise, de sorte que les explications seules ne fixent pas l’application d’une règle. Cela se fait dans la pratique, par des exemples et des corrections (§208).
Est-ce la même chose qu’apprendre par cœur ?
Pas tout à fait. Le dressage lance le processus, mais comprendre une règle se montre dans la capacité de la poursuivre dans des cas nouveaux. La répétition mécanique ne le permet pas ; des exemples variés et des corrections, si.
Sources
wittgenstein.be, “Apprendre en faisant”, https://wittgenstein.be/fr/pratique/apprendre-en-faisant/ (2026-10-20)