En bref
Stanley Cavell (1926-2018) a lu Wittgenstein non comme un théoricien, mais comme un écrivain aux prises avec le scepticisme. Dans Les Voix de la raison (The Claim of Reason, 1979), il soutient que les critères ne réfutent pas le sceptique et que notre lien au monde et à autrui repose sur la reconnaissance plutôt que sur la connaissance. Il a rejeté la lecture communautaire de Kripke.
Stanley Cavell a lu Wittgenstein comme un écrivain de la voix humaine, et le scepticisme comme une tentation permanente plutôt qu'une énigme à résoudre. Né à Atlanta en 1926, il a enseigné à Harvard pendant l'essentiel de sa carrière, à partir de 1963 comme Walter M. Cabot Professor of Aesthetics and the General Theory of Value. Son maître de méthode fut J.L. Austin, dont les cours à Harvard en 1955 l'ont désarçonné.
Ce qu'il a reçu de Wittgenstein
Cavell a refusé d'emblée de lire les Recherches comme un ensemble de thèses. Son essai « The Availability of Wittgenstein's Later Philosophy » (1962) soutient que le livre fonctionne plutôt comme une confession que comme un traité, et que ses affirmations sur « ce que nous disons » reposent sur l'autorité du locuteur lui-même, membre compétent d'une langue, et non sur des enquêtes. Dans Les Voix de la raison (1979), il reprend la notion wittgensteinienne de critère et lui donne un tour inattendu.
Ce qu'il en a fait
D'autres lecteurs, dont Norman Malcolm, se servaient des critères pour répondre au sceptique : les critères extérieurs de la douleur établissent qu'autrui souffre. Cavell soutient que les critères n'en sont pas capables. Ils disent ce qui compte comme douleur, non si cette personne souffre vraiment. Le scepticisme, dit-il, contient une vérité : notre rapport au monde et aux autres esprits n'est pas, au fond, un rapport de connaissance. C'est un rapport de reconnaissance. Répondre à la douleur de quelqu'un, ce n'est pas résoudre un problème de connaissance, c'est lui répondre, ou y manquer.
Il prolonge cette idée dans ses lectures des tragédies de Shakespeare, d'Emerson et de Thoreau, et du cinéma hollywoodien, comme dans À la recherche du bonheur (1981) sur les comédies du remariage. Son « perfectionnisme moral » trouve chez Wittgenstein le souci de devenir ce que l'on est. Une remarque à laquelle il revenait souvent :
Habe ich die Begründungen erschöpft, so bin ich nun auf dem harten Felsen angelangt, und mein Spaten biegt sich zurück. Ich bin dann geneigt zu sagen: „So handle ich eben.“
Quand j'ai épuisé les justifications, j'ai atteint le roc dur, et ma bêche se retourne. Je suis alors enclin à dire : « C'est ainsi que j'agis, voilà tout. »
Recherches philosophiques §217
Là où il n'est pas d'accord
La querelle de Cavell vise moins Wittgenstein que ses interprètes. Contre ceux qui font réfuter le scepticisme par Wittgenstein, il soutient que la voix sceptique ne se tait jamais pour de bon, parce qu'elle appartient à la condition humaine ; la paix philosophique espérée par Wittgenstein est alors à reconquérir sans cesse. Dans « The Argument of the Ordinary » (1990), il s'oppose à Kripke : la scène du §217 montre un maître à la limite de l'explication, et non une communauté qui impose ses verdicts. Ses critiques trouvent sa prose difficile et son Wittgenstein trop littéraire ; les nouveaux wittgensteiniens voient en lui le lecteur qui a pris au sérieux le style de Wittgenstein. La Harvard Gazette a rappelé l'ampleur de son œuvre après sa mort en 2018.
Questions fréquentes
Qu'entend Cavell par reconnaissance ?
Que notre rapport à autrui ne consiste pas d'abord à connaître des faits sur son intériorité, mais à lui répondre : reconnaître sa douleur, ses demandes, sa présence. Ne pas reconnaître quelqu'un est une faute morale, non une erreur de connaissance.
Par où commencer avec Cavell ?
Les essais de Dire et vouloir dire (Must We Mean What We Say?, 1969) sont l'entrée la plus accessible. Les Voix de la raison (1979) est son grand livre sur Wittgenstein et le scepticisme, mais il est long et exigeant.
Sources
wittgenstein.be, “Stanley Cavell”, https://wittgenstein.be/fr/philosophes/stanley-cavell/ (2026-10-20)