En bref
Gottlob Frege a donné à Wittgenstein la logique moderne, la distinction entre sens et dénotation et le principe selon lequel un mot n'a de signification que dans le contexte d'une phrase. Le second Wittgenstein rejette son exigence de concepts aux contours nets et l'idée du sens comme objet intemporel.
Gottlob Frege (1848-1925) est le mathématicien d'Iéna qui a inventé la logique moderne, et sans doute le penseur que Wittgenstein respectait le plus. En 1911, le jeune étudiant ingénieur se rend à Iéna pour discuter des fondements des mathématiques. Frege le bat à plate couture dans la discussion, puis l'envoie chez Bertrand Russell, à Cambridge.
Ce que Wittgenstein a pris chez Frege
Trois choses surtout. D'abord une nouvelle logique. L'Idéographie (Begriffsschrift, 1879) analyse la phrase en fonction et argument plutôt qu'en sujet et prédicat, et c'est avec cet outillage que travaille le Tractatus. Ensuite, une exigence sur la signification. La distinction entre sens (Sinn) et dénotation (Bedeutung) explique comment « l'étoile du matin » et « l'étoile du soir » désignent la même planète tout en disant autre chose. Enfin, le principe de contexte des Fondements de l'arithmétique (1884) : ne jamais demander la signification d'un mot isolément, mais seulement dans le contexte d'une phrase. Le Tractatus le reprend presque mot pour mot.
Nur der Satz hat Sinn; nur im Zusammenhange des Satzes hat ein Name Bedeutung.
Seule la proposition a un sens ; ce n'est que dans le contexte de la proposition qu'un nom a une signification.
Tractatus 3.3
La préface du Tractatus remercie « les œuvres grandioses de Frege » et les travaux de Russell pour une bonne part de ses impulsions. Frege, qui lit le manuscrit en 1919, répond qu'il n'y comprend presque rien.
Où Wittgenstein se retourne contre lui
Dès le Tractatus, Wittgenstein abandonne une grande partie de l'appareil frégéen. Pour Frege, les phrases dénotent des valeurs de vérité et les lois de la logique sont les vérités les plus générales qui soient. Wittgenstein répond que les propositions de la logique sont des tautologies qui ne disent rien (Tractatus 6.1) et que les constantes logiques ne représentent rien (Tractatus 4.0312).
Dans l'œuvre tardive, la rupture s'approfondit. Frege tenait qu'un concept sans limites nettes n'est pas vraiment un concept. Les Recherches philosophiques répondent par l'exemple des jeux :
Man kann sagen, der Begriff ‚Spiel' ist ein Begriff mit verschwommenen Rändern.
On peut dire que le concept de « jeu » est un concept aux bords flous.
PI §71
Flou ne veut pas dire inutilisable. « Mettez-vous à peu près là » est une consigne parfaitement claire. De cette idée naît l'air de famille. Wittgenstein démonte aussi le signe d'assertion de Frege (PI §22) et l'idée que le sens serait un objet abstrait saisi par l'esprit. À sa place, il met l'usage des mots.
Pourquoi lire Frege aide à lire Wittgenstein
Bien des cibles des Recherches sont des thèses de Frege, parfois sans qu'il soit nommé. La part de Frege qui survit dans l'œuvre tardive reste discutée : Cora Diamond et d'autres lecteurs « résolus » pensent que le principe de contexte reste central jusqu'au bout, d'autres voient une rupture nette. L'article sur Frege de la Stanford Encyclopedia et l'Internet Encyclopedia of Philosophy sont de bons points de départ.
Questions fréquentes
Wittgenstein a-t-il rencontré Frege ?
Oui. Il lui rend visite à Iéna en 1911, puis le revoit quelques fois avant la Première Guerre mondiale. Ils correspondent jusque vers 1920, mais Frege ne s'est jamais rallié au Tractatus.
Quelle est la grande différence entre Frege et le second Wittgenstein à propos des concepts ?
Frege exigeait que tout concept ait des limites nettes. Le second Wittgenstein montre que bien des concepts utiles, comme « jeu », ont des bords flous et tiennent ensemble par un air de famille plutôt que par une définition.
Sources
wittgenstein.be, “Gottlob Frege”, https://wittgenstein.be/fr/philosophes/gottlob-frege/ (2026-10-20)